Dans cette retraite heureuse et variée, l'âme de Farcy s'ennoblissait de jour en jour; son esprit s'élevait, loin des fumées des sens, aux plus hautes et aux plus sereines pensées. La politique active et quotidienne ne l'occupait que médiocrement, et sans doute, la veille des Ordonnances, il en était encore à ses méditations métaphysiques et morales, ou à quelque lecture, comme celle des Harmonies, dans laquelle il se plongeait avec enivrement. Nous extrayons religieusement ici les dernières pensées écrites sur son journal; elles sont empreintes d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment sublime:
«Chacun de nous est un artiste qui a été chargé de sculpter lui-même sa statue pour son tombeau, et chacun de nos actes est un des traits dont se forme notre image. C'est à la nature à décider si ce sera la statue d'un adolescent, d'un homme mûr ou d'un vieillard. Pour nous, tâchons seulement qu'elle soit belle et digne d'arrêter les regards. Du reste, pourvu que les formes en soient nobles et pures, il importe peu que ce soit Apollon ou Hercule, la Diane chasseresse ou la Vénus de Praxitèle.»
«Voyageur, annonce à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses saints commandements.»
«Ils moururent irréprochables dans la guerre comme dans l'amitié[79].»
Note 79:[ (retour) ] Cette épitaphe et la précédente se trouvent citées par Jean-Jacques au livre IV de l'Émile.
«Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, général des armées espagnoles, qui a été heureux dans ce qu'il a entrepris contre les ennemis de son pays, mais qui est mort victime des dissensions civiles.»
Peut-être, après tout, ces nobles épitaphes de héros ne lui revinrent-elles à l'esprit que le mardi, dans l'intervalle des Ordonnances à l'insurrection, et comme un écho naturel des héroïques battements de son coeur. Le mercredi, vers les deux heures après midi, à la nouvelle du combat, il arrivait à Paris, rue d'Enfer, chez son ami Colin, qui se trouvait alors en Angleterre. Il alla droit à une panoplie d'armes rares suspendue dans le cabinet de son ami, et il se munit d'un sabre, d'un fusil et de pistolets. Madame Colin essayait de le retenir et lui recommandait la prudence: «Eh! qui se dévouera, madame, lui répondit-il, si nous, qui n'avons ni femme ni enfants, nous ne bougeons pas?» Et il sortit pour parcourir la ville. L'aspect du mouvement lui parut d'abord plus incertain qu'il n'aurait souhaité; il vit quelques amis: les conjectures étaient contradictoires. Il courut au bureau du Globe, et de là à la maison de santé de M. Pinel, à Chaillot, où M. Dubois, rédacteur en chef du journal, était détenu. Les troupes royales occupaient les Champs-Élysées, et il lui fallut passer la nuit dans l'appartement de M. Dubois. Son idée fixe, sa crainte était le manque de direction; il cherchait les chefs du mouvement, des noms signalés, et il n'en trouvait pas. Il revint le jeudi de grand matin à la ville, par le faubourg et la rue Saint-Honoré, de compagnie avec M. Magnin; chemin faisant, la vue de quelques cadavres lui remit la colère au coeur et aussi l'espoir. Arrivé à la rue Dauphine, il se sépara de M. Magnin en disant: «Pour moi, je vais reprendre mon fusil que j'ai laissé ici près, et me battre.» Il revit pourtant dans la matinée M. Cousin, qui voulut le retenir à la mairie du onzième arrondissement, et M. Géruzez, auquel il dit cette parole d'une magnanime équité: «Voici des événements dont, plus que personne, nous profiterons; c'est donc à nous d'y prendre part et d'y aider[80].» Il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du côté du Carrousel; les soldats royaux faisaient un feu nourri dans la rue de Rohan, du haut d'un balcon qui est à l'angle de cette rue et de la rue Saint-Honoré; Farcy, qui débouchait au coin de la rue de Rohan et de celle de Montpensier, tomba l'un des premiers, atteint de haut en bas d'une balle dans la poitrine. C'est là, et non, comme on l'a fait, à la porte de l'hôtel de Nantes, que devrait être placée la pierre funéraire consacrée à sa mémoire. Farcy survécut près de deux heures à sa blessure. M. Littré, son ami, qui combattait au même rang et aux pieds duquel il tomba, le fit transporter à la distance de quelques pas, dans la maison du marchand de vin, et le hasard lui amena précisément M. Loyson, jeune chirurgien de sa connaissance. Mais l'art n'y pouvait rien: Farcy parla peu, bien qu'il eût toute sa présence d'esprit. M. Loyson lui demanda s'il désirait faire appeler quelque parent, quelque ami; Farcy dit qu'il ne désirait personne; et comme M. Loyson insistait, le mourant nomma un ami qu'on ne trouva pas chez lui, et qui ne fut pas informé à temps pour venir. Une fois seulement, à un bruit plus violent qui se faisait dans la rue, il parut craindre que le peuple n'eût le dessous et ne fût refoulé; on le rassura; ce furent ses dernières paroles; il mourut calme et grave, recueilli en lui-même, sans ivresse comme sans regret. (29 juillet 1830.)
Note 80:[ (retour) ] C'est tout à fait le même raisonnement généreux qui anime, dans Homère, Sarpédon s'adressant à Glaucus au moment de l'assaut du camp (Iliade, XII): «O Glaucus, pourquoi sommes-nous entre tous honorés en Lycie et par le siége, et par les mets et les coupes d'honneur? pourquoi tous nous considèrent-ils comme des dieux, et à quel titre, aux rives du Xanthe, possédons-nous notre grand domaine, riche en vergers et en terres fécondes? C'est pour cela qu'aujourd'hui il nous faut faire tête au premier rang des Lyciens, et nous lancer au feu de la mêlée, afin qu'au moins chacun des nôtres dise, etc., etc...» Pour Farcy les avantages à conquérir avaient certes moins de splendeur, et le grand domaine, c'eût été une chaire. Mais plus le prix reste bourgeois, et plus est noble l'héroïsme, ou, pour l'appeler par son vrai nom, plus est pur le sentiment du devoir.
Le corps fut transporté et inhumé au Père-Lachaise, dans la partie du cimetière où reposent les morts de Juillet. Plusieurs personnes, et entre autres M. Guigniaut, prononcèrent de touchants adieux.
Les amis de Farcy n'ont pas été infidèles au culte de la noble victime; ils lui ont élevé un monument funéraire qui devra être replacé au véritable endroit de sa chute. M. Colin a vivement reproduit ses traits sur la toile. M. Cousin lui a dédié sa traduction des Lois de Platon, se souvenant que Farcy était mort en combattant pour les lois. Et nous, nous publions ses vers, comme on expose de pieuses reliques[81].