Ainsi se termina, par une catastrophe digne du Cléveland, cette vie romanesque et agitée. Prévost appartient en littérature à la génération pâlissante, mais noble encore, qui suivit immédiatement et acheva l'époque de Louis XIV. C'est un écrivain du XVIIe siècle dans le XVIIIe, un l'abbé Fleury dans le roman; c'est le contemporain de Le Sage, de Racine fils, de madame de Lambert, du chancelier Daguesseau; celui de Desfontaines et de Lenglet-Dufresnoy en critique. De peintres et de sculpteurs, cette génération n'en compte guère et ne s'en inquiète pas; pour tout musicien, elle a le mélodieux Rameau. Du fond de ce déclin paisible, Prévost se détache plus vivement qu'aucun autre. Antérieur par sa manière au règne de l'analyse et de la philosophie, il ne copie pourtant pas, en l'affaiblissant, quelque genre illustré par un formidable prédécesseur; son genre est une invention aussi originale que naturelle, et dans cet entre-deux des groupes imposants de l'un et de l'autre siècle, la gloire qu'il se développe ne rappelle que lui. Il ressuscite avec ampleur, après Louis XIV, après cette précieuse élaboration de goût et de sentiments, ce que d'Urfé et mademoiselle de Scudery avaient prématurément déployé; et bien que chez lui il se mêle encore trop de convention, de fadeur et de chimère, il atteint souvent et fait pénétrer aux routes secrètes de la vraie nature humaine; il tient dans la série des peintres du coeur et des moralistes aimables une place d'où il ne pourrait disparaître sans qu'on aperçût un grand vide.
Septembre 1831.
Note 101:[ (retour) ] On lit dans les lettres de l'aimable madame de Staal (De Launay) à M. d'Héricourt: «J'ai commencé la Grecque à cause de ce que vous m'en dites: on croit en effet que mademoiselle Aïssé en a donné l'idée; mais cela est bien brodé, car elle n'avait que trois ou quatre ans quand on l'amena en France.» Mademoiselle Aïssé, mademoiselle De Launay, l'abbé Prévost, trois modèles contemporains des sentiments les plus naturels dans la plus agréable diction!
Note 102:[ (retour) ] Chamfort rapporte que le chancelier Daguesseau n'avait précédemment donné à l'abbé Prévost la permission d'imprimer les premiers volumes de Cléveland que sous la condition expresse que Cléveland se ferait catholique au dernier volume.
Note 103:[ (retour) ] Jean-Jacques, dont c'était aussi le voeu, mais qui ne s'y tenait pas, eut occasion, à ses débuts, de rencontrer souvent l'abbé Prévost chez leur ami commun Mussard, à Passy; il en parle dans ses Confessions (partie II, livre VIII), et avec un sentiment de regret pour les moments heureux passés dans une société choisie. Énumérant les amis distingués que s'était faits l'excellent Mussard: «A leur tête, dit-il, je mets l'abbé Prévost, homme très-aimable et très-simple, dont le coeur vivifiait ses écrits dignes de l'immortalité, et qui n'avait rien dans la société du coloris qu'il donnait à ses ouvrages.» Il est permis de croire que l'abbé Prévost avait eu autrefois ce coloris de conversation, mais qu'il l'avait un peu perdu en vieillissant.
Pour compléter cet article, il faut y joindre celui qui a pour titre: L'Abbé Prévost et les Bénédictins, dans les Derniers Portraits; et, dans le tome IX des Causeries du Lundi, celle qui a pour titre: Le Buste de l'abbé Prévost.
M. ANDRIEUX
M. Andrieux vient de mourir, l'un des derniers et des plus dignes d'une génération littéraire qui eut bien son prix et sa gloire. Né à Strasbourg en 1759, il fut toujours aussi pur et aussi attique de langue que s'il était né à Reims, à Château-Thierry ou à deux pas de la Sainte-Chapelle. Ayant achevé ses études et son droit à Paris avant la Révolution, il s'essaya, durant ses instants de loisir, à composer pour le théâtre. Ami de Collin-d'Harleville et de Picard, avec moins de sensibilité coulante et facile que le premier, avec bien moins de saillie et de jet naturel que le second, mais plus sagace, emunctae naris, plus nourri de l'antiquité, avec plus de critique enfin et de goût que tous deux, il préluda par Anaximandre, bluette grecque, de ce grec un peu dix-huitième siècle, qu'Anacharsis avait mis à la mode; en 1787, il prit tout à fait rang par les Étourdis, le plus aimable et le plus vif de ses ouvrages dramatiques[104]. Mais le véritable rôle de M. Andrieux, sa véritable spécialité, au milieu de cette gaie et douce amitié qui l'unissait à Ducis, Collin et Picard, c'était d'être leur juge, leur conseiller intime, leur Despréaux familier et charmant, l'arbitre des grâces et des élégances dans cette petite réunion, héritière des traditions du grand siècle et des souvenirs du souper d'Auteuil. Lorsque Andrieux avait rayé de l'ongle un mot, une pensée, une faute de grammaire ou de vraisemblance, il n'y avait rien à redire; Collin obéissait; le vieux Ducis regrettait que Thomas eût manqué d'un si indispensable censeur, et il l'invoquait pour lui-même en vers grondants et mâles qui rappellent assez la veine de Corneille:
J'ai besoin du censeur implacable, endurci,
Qui tourmentait Collin et me tourmente aussi;