Note 144:[ (retour) ] On lit dans les Mémoires de Trévoux (mars et avril 1701), à propos des Sentiments critiques sur les Caractères de M. de La Bruyère (1701):«Depuis que les Caractères de M. de La Bruyère ont été donnés «au public, outre les traductions en diverses langues et les dix «éditions qu'on en a faites en douze ans, il a paru plus de trente «volumes à peu près dans ce style: Ouvrage dans le goût des Caractères; «Théophraste moderne, ou nouveaux Caractères des Moeurs; «Suite des Caractères de Théophraste ut des Moeurs de ce siècle; les «différents Caractères des Femmes du siècle; Caractères tirés de l'Écriture «sainte, et appliqués aux Moeurs du siècle; Caractères naturels «des hommes, en forme de dialogue; Portraits sérieux et critiques; «Caractères des Vertus et des Vices. Enfin tout le pays des Lettres a «été inondé de Caractères...»

Note 145:[ (retour) ] Il paraît qu'une première fois, en 1691, et sans le solliciter, La Bruyère avait obtenu sept voix pour l'Académie par le bon office de Bussy, dont ainsi la chatouilleuse prudence (il est permis de le croire) prenait les devants et se mettait en mesure avec l'auteur des Caractères. On a le mot de remercîment que lui adressa La Bruyère (Nouvelles Lettres de Bussy-Rabutin, t. VIII). C'est même la seule lettre qu'on ait de lui, avec un autre petit billet agréablement grondeur à Santeul, imprimé sans aucun soin dans le Santoliana.

Note 146:[ (retour) ] Cette dame a pu être Marie-Renée de Belleforière, fille du Grand-Veneur de France, ou encore Justine-Hélène de Hénin, fille du seigneur de Querevain, mariée à Jean-Maximilien-Ferdinand, seigneur de Belleforière (Voir Moréri). J'inclinerais pour la première.

Il y a moyen, avec un peu de complaisance, de reconstruire et de rêver plus d'une sorte de vie cachée pour La Bruyère, d'après quelques-unes de ses pensées qui recèlent toute une destinée, et, comme il semble, tout un roman enseveli. A la manière dont il parle de l'amitié, de ce goût qu'elle a et auquel ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres, on croirait qu'il a renoncé pour elle à l'amour; et, à la façon dont il pose certaines questions ravissantes, on jurerait qu'il a eu assez l'expérience d'un grand amour pour devoir négliger l'amitié. Cette diversité de pensées accomplies, desquelles on pourrait tirer tour à tour plusieurs manières d'existences charmantes ou profondes, et qu'une seule personne n'a pu directement former de sa seule et propre expérience, s'explique d'un mot: Molière, sans être Alceste, ni Philinte, ni Orgon, ni Argan, est successivement tout cela; La Bruyère, dans le cercle du moraliste, a ce don assez pareil, d'être successivement chaque coeur; il est du petit nombre de ces hommes qui ont tout su.

Molière, à l'étudier de près, ne fait pas ce qu'il prêche. Il représente les inconvénients, les passions, les ridicules, et dans sa vie il y tombe; La Bruyère jamais. Les petites inconséquences du Tartufe, il les a saisies, et son Onuphre est irréprochable[147]: de même pour sa conduite, il pense à tout et se conforme à ses maximes, à son expérience. Molière est poëte, entraîné, irrégulier, mélange de naïveté et de feu, et plus grand, plus aimable peut-être par ses contradictions mêmes: La Bruyère est sage. Il ne se maria jamais: «Un homme libre, avait-il observé, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit, peut s'élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde et aller de pair avec les plus honnêtes gens. Cela est moins facile à celui qui est engagé; il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.» Ceux à qui ce calcul de célibat déplairait pour La Bruyère, peuvent supposer qu'il aima en lieu impossible et qu'il resta fidèle à un souvenir dans le renoncement.

Note 147:[ (retour) ] La Motte a dit: «Dans son tableau de l'Hypocrite, La Bruyère commence toujours par effacer un trait du Tartufe, et ensuite il en recouche un tout contraire.»

On a remarqué souvent combien la beauté humaine de son coeur se déclare énergiquement à travers la science inexorable de son esprit: «Il faut des saisies de terre, des enlèvements de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue; mais, justice, lois et besoins à part, ce m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent les autres hommes.» Que de réformes, poursuivies depuis lors et non encore menées à fin, contient cette parole! le coeur d'un Fénelon y palpite sous un accent plus contenu. La Bruyère s'étonne, comme d'une chose toujours nouvelle, de ce que madame de Sévigné trouvait tout simple, ou seulement un peu drôle: le XVIIIe siècle, qui s'étonnera de tant de choses, s'avance. Je ne fais que rappeler la page sublime sur les paysans: «Certains animaux farouches, etc. (chap. de l'Homme).» On s'est accordé à reconnaître La Bruyère dans le portrait du philosophe qui, assis dans son cabinet et toujours accessible malgré ses études profondes, vous dit d'entrer, et que vous lui apportez quelque chose de plus précieux que l'or et l'argent, si c'est une occasion de vous obliger.

Il était religieux, et d'un spiritualisme fermement raisonné, comme en fait foi son chapitre des Esprits forts; qui, venu le dernier, répond tout ensemble à une beauté secrète de composition, à une précaution ménagée d'avance contre des attaques qui n'ont pas manqué, et à une conviction profonde. La dialectique de ce chapitre est forte et sincère; mais l'auteur en avait besoin pour racheter plus d'un mot qui dénote le philosophe aisément dégagé du temps où il vit, pour appuyer surtout et couvrir ses attaques contre la fausse dévotion alors régnante. La Bruyère n'a pas déserté sur ce point l'héritage de Molière: il a continué cette guerre courageuse sur une scène bien plus resserrée (l'autre scène, d'ailleurs, n'eût plus été permise), mais avec des armes non moins vengeresses. Il a fait plus que de montrer au doigt le courtisan, qui autrefois portait ses cheveux, en perruque désormais, l'habit serré et le bas uni, parce qu'il est dévot; il a fait plus que de dénoncer à l'avance les représailles impies de la Régence, par le trait ineffaçable: Un dévot est celui qui sous un roi athée serait athée; il a adressé à Louis XIV même ce conseil direct, à peine voilé en éloge: «C'est une chose délicate à un prince religieux de réformer la cour et de la rendre pieuse; instruit jusques où le courtisan veut lui plaire et aux dépens de quoi il feroit sa fortune, il le ménage avec prudence; il tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou le sacrilége; il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et de son industrie.»

Malgré ses dialogues sur le quiétisme, malgré quelques mots qu'on regrette de lire sur la révocation de l'édit de Nantes, et quelque endroit favorable à la magie, je serais tenté plutôt de soupçonner La Bruyère de liberté d'esprit que du contraire. Né chrétien et Français, il se trouva plus d'une fois, comme il dit, contraint dans la satire; car, s'il songeait surtout à Boileau en parlant ainsi, il devait par contre-coup songer un peu à lui-même, et à ces grands sujets qui lui étaient défendus. Il les sonde d'un mot, mais il faut qu'aussitôt il s'en retire. Il est de ces esprits qui auraient eu peu à faire (s'ils ne l'ont pas fait) pour sortir sans effort et sans étonnement de toutes les circonstances accidentelles qui restreignent la vue. C'est bien moins d'après tel ou tel mot détaché, que d'après l'habitude entière de son jugement, qu'il se laisse voir ainsi. En beaucoup d'opinions comme en style, il se rejoint assez aisément à Montaigne.

On doit lire sur La Bruyère trois morceaux essentiels, dont ce que je dis ici n'a nullement la prétention de dispenser. Le premier morceau en date est celui de l'abbé D'Olivet dans son Histoire de l'Académie. On y voit trace d'une manière de juger littéralement l'illustre auteur, qui devait âtre partagée de plus d'un esprit classique à la fin du XVIIe et au commencement du XVIIIe siècle: c'est le développement et, selon moi, l'éclaircissement du mot un peu obscur de Boileau à Racine. D'Olivet trouve à La Bruyère trop d'art, trop d'esprit, quelque abus de métaphores: «Quant au style précisément, M. de La Bruyère «ne doit pas être lu sans défiance, parce qu'il a donné, mais «pourtant avec une modération qui, de nos jours, tiendroit «lieu de mérite, dans ce style affecté, guindé, entortillé, etc.» Nicole, dont La Bruyère a paru dire en un endroit qu'il ne pensoit pas assez [148], devait trouver, en revanche, que le nouveau moraliste pensait trop, et se piquait trop vivement de raffiner la tâche. Nous reviendrons sur cela tout à l'heure. On regrette qu'à côté de ces jugements, qui, partant d'un homme de goût et d'autorité, ont leur prix, D'Olivet n'ait pas procuré plus de détails, au moins académiques, sur La Bruyère. La réception de La Bruyère à l'Académie donna lieu à des querelles, dont lui-même nous a entretenus dans la préface de son Discours et qui laissent à désirer quelques explications[149]. Si heureux d'emblée qu'eût été La Bruyère, il lui fallut, on le voit, soutenir sa lutte à son tour comme Corneille, comme Molière en leur temps, comme tous les vrais grands. Il est obligé d'alléguer son chapitre des Esprits forts et de supposer à l'ordre de ses matières un dessein religieux un peu subtil, pour mettre à couvert sa foi. Il est obligé de nier la réalité de ses portraits, de rejeter au visage des fabricateurs ces insolentes clefs comme il les appelle: Martial avait déjà dit excellemment: Improbe facit qui in alieno libro ingeniosus est. «En vérité, je ne doute point, s'écrie La Bruyère avec un «accent d'orgueil auquel l'outrage a forcé sa modestie, que «le public ne soit enfin étourdi et fatigué d'entendre depuis «quelques années de vieux corbeaux croasser autour de ceux «qui, d'un vol libre et d'une plume légère, se sont élevés à «quelque gloire par leurs écrits.» Quel est ce corbeau qui croassa, ce Théobalde qui bâilla si fort et si haut à la harangue de La Bruyère, et qui, avec quelques académiciens, faux confrères, ameuta les coteries et le Mercure Galant, lequel se vengeait (c'est tout simple) d'avoir été mis immédiatement au-dessous de rien[150]? Benserade, à qui le signalement de Théobalde sied assez, était mort; était-ce Boursault qui, sans appartenir à l'Académie, avait pu se coaliser avec quelques-uns du dedans? Était-ce le vieux Boyer [151] ou quelque autre de même force? D'Olivet montre trop de discrétion là-dessus. Les deux autres morceaux essentiels à lire sur La Bruyère sont une Notice exquise de Suard, écrite en 1782, et un Éloge approfondi par Victorin Fabre (1810). On apprend d'un morceau qui se trouve dans l'Esprit des Journaux (févr. 1782), et où l'auteur anonyme apprécie fort délicatement lui-même la Notice de Suard, que La Bruyère, déjà moins lu et moins recherché au dire de D'Olivet, n'avait pas été complétement mis à sa place par le XVIIIe siècle; Voltaire en avait parlé légèrement dans le Siècle de Louis XIV: «Le marquis de Vauvenargues, dit l'auteur anonyme (qui serait digne d'être Fontanes ou Garat), est presque le seul, de tous ceux qui ont parlé de La Bruyère, qui ait bien senti ce talent vraiment grand et original. Mais Vauvenargues lui-même n'a pas l'estime et l'autorité qui devraient appartenir à un écrivain qui participe à la fois de la sage étendue d'esprit de Locke, de la pensée originale de Montesquieu, de la verve de style de Pascal, mêlée au goût de la prose de Voltaire; il n'a pu faire ni la réputation de La Bruyère ni la sienne.» Cinquante ans de plus, en achevant de consacrer La Bruyère comme génie, ont donné à Vauvenargues lui-même le vernis des maîtres. La Bruyère, que le XVIIIe siècle était ainsi lent à apprécier, avait avec ce siècle plus d'un point de ressemblance qu'il faut suivre de plus près encore.