Note 148:[ (retour) ] Toutes les anciennes clefs nomment en effet Nicole comme étant celui que désigne ce trait: Des Ouvrages de l'Esprit: Deux écrivains dans leurs ouvrages, etc., etc.; mais il faut convenir qu'il se rapporterait beaucoup mieux à Balzac.—J'ai discuté ce point ailleurs; Port-Royal, tome II, p. 390).

Note 149:[ (retour) ] Il fut reçu le même jour que l'abbé Bignon et par M. Charpentier, qui, en sa qualité de partisan des anciens, le mit lourdement au-dessous de Théophraste; la phrase, dite en face, est assez peu aimable: «Vos portraits ressemblent à de certaines personnes, et souvent «on les devine; les siens ne ressemblent qu'à l'homme. Cela est cause «que ses portraits ressembleront toujours; mais il est à craindre que «les vôtres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant qu'on «y remarque, quand on ne pourra plus les comparer avec ceux sur «qui vous les avez tirés.» On voit que si La Bruyère tirait ses portraits, M. Charpentier tirait ses phrases, mais un peu différemment.

Note 150:[ (retour) ] Voici un échantillon des aménités que le Mercure prodiguait à La Bruyère (juin 1693): «M. de La Bruyère a fait une traduction «des Caractères de Théophraste, et il y a joint un recueil de Portraits «satyriques, dont la plupart sont faux et les autres tellement ou très, etc., etc. Ceux qui s'attachent a ce genre d'écrire devroient être persuadés que la satyre fait souffrir la piété du Roi, et faire réflexion que l'on n'a jamais ouï ce Monarque rien dire de désobligeant à personne. (Tout ceci et ce qui suit sent quelque peu la dénonciation.) La satyre n'étoit pas du goût de Madame la Dauphine, et j'avois commencé une réponse aux Caractères du vivant de cette princesse qu'elle avoit fort approuvée et qu'elle devoit prendre sous sa protection, parce qu'elle repoussoit la médisance. L'ouvrage de M. de La Bruyère ne peut être appelé livre que parce qu'il a une couverture et qu'il est relié comme les autres livres. Ce n'est qu'un amas de pièces détachées... Rien n'est plus aisé que de faire trois ou quatre pages d'un portrait qui ne demande point d'ordre... Il n'y a pas lieu de croire qu'un pareil recueil qui choque les bonnes moeurs ait fait obtenir à M. de La Bruyère la place qu'il a dans l'Académie. Il a peint les autres dans son amas d'invectives, et dans le discours qu'il a prononcé il s'est peint lui-même... Fier de sept éditions que ses Portraits satyriques ont fait faire de son merveilleux ouvrage, il exagère son mérite...» Et le Mercure conclut, en remuant sottement sa propre injure, que tout le monde a jugé du discours qu'il était directement au-dessous de rien. Certes, l'exemple de telles injustices appliquées aux plus délicats et aux plus fins modèles serait capable de consoler ceux qui ont du moins le culte du passé, de toutes les grossièretés qu'eux-mêmes ils ont souvent à essuyer dans le présent.

Note 151:[ (retour) ] Ce serait plutôt Boursault que Boyer; car je me rappelle que Segrais a dit à propos des épigrammes de Boileau contre Boyer: «Le pauvre M. Boyer n'a jamais offensé personne.»—Je m'étais mis, comme on voit, fort en frais de conjectures, lorsque Trublet, dans ses Mémoires sur Fontenelle, page 225, m'est venu donner la clef de l'énigme et le nom des masques. Il paraît bien qu'il s'agit en effet de Thomas Corneille et de Fontenelle, ligués avec De Visé: Fontenelle était de l'Académie à cette date; lui et son oncle Thomas faisaient volontiers au dehors de la littérature de feuilletons et écrivaient, comme on dirait, dans les petits journaux. On sait le mot de Boileau à propos de la Motte: «C'est dommage qu'il ait été s'encanailler de «ce petit Fontenelle.»

Dans ces diverses études charmantes ou fortes sur La Bruyère, comme celles de Suard et de Fabre, au milieu de mille sortes d'ingénieux éloges, un mot est lâché qui étonne, appliqué à un aussi grand écrivain du XVIIe siècle. Suard dit en propres termes que La Bruyère avait plus d'imagination que de goût. Fabre, après une analyse complète de ses mérites, conclut à le placer dans le si petit nombre des parfaits modèles de l'art d'écrire, s'il montrait toujours autant de goût qu'il prodigue d'esprit et de talent[152]. C'est la première fois qu'à propos d'un des maîtres du grand siècle on entend toucher cette corde délicate, et ceci tient à ce que La Bruyère, venu tard et innovant véritablement dans le style, penche déjà vers l'âge suivant. Il nous a tracé une courte histoire de la prose française en ces termes: «L'on écrit régulièrement depuis vingt années; l'on est esclave de la construction; l'on a enrichi la langue de nouveaux tours, secoué le joug du latinisme, et réduit le style à la phrase purement françoise; l'on a presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avoient les premiers rencontré, et que tant d'auteurs depuis eux ont laissé perdre; l'on a mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable: cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit.» Cet esprit, que La Bruyère ne trouvait pas assez avant lui dans le style, dont Bussy, Pellisson, Fléchier, Bouhours, lui offraient bien des exemples, mais sans assez de continuité, de consistance ou d'originalité, il l'y voulut donc introduire. Après Pascal et La Rochefoucauld, il s'agissait pour lui d'avoir une grande, une délicate manière, et de ne pas leur ressembler. Boileau, comme moraliste et comme critique, avait exprimé bien des vérités en vers avec une certaine perfection. La Bruyère voulut faire dans la prose quelque chose d'analogue, et, comme il se le disait peut-être tout bas, quelque chose de mieux et de plus fin. Il y a nombre de pensées droites, justes, proverbiales, mais trop aisément communes, dans Boileau, que La Bruyère n'écrirait jamais et n'admettrait pas dans son élite. Il devait trouver au fond de son âme que c'était un peu trop de pur bon sens, et, sauf le vers qui relève, aussi peu rare que bien des lignes de Nicole. Chez lui tout devient plus détourné et plus neuf; c'est un repli de plus qu'il pénètre. Par exemple, au lieu de ce genre de sentences familières à l'auteur de l'Art poétique:

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, etc.,

il nous dit, dans cet admirable chapitre des Ouvrages de l'Esprit, qui est son Art poétique à lui et sa Rhétorique: «Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne: on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant; il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est point est foible et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre.» On sent combien la sagacité si vraie, si judicieuse encore, du second critique, enchérit pourtant sur la raison saine du premier. A l'appui de cette opinion, qui n'est pas récente, sur le caractère de novateur entrevu chez La Bruyère, je pourrais faire usage du jugement de Vigneul-Marville et de la querelle qu'il soutint avec Coste et Brillon à ce sujet: mais, le sentiment de ces hommes en matière de style ne signifiant rien, je m'en tiens à la phrase précédemment citée de D'Olivet. Le goût changeait donc, et La Bruyère y aidait insensiblement. Il était bientôt temps que le siècle finît: la pensée de dire autrement, de varier et de rajeunir la forme, a pu naître dans un grand esprit; elle deviendra bientôt chez d'autres un tourment plein de saillies et d'étincelles. Les Lettres Persanes, si bien annoncées et préparées par La Bruyère, ne tarderont pas à marquer la seconde époque. La Bruyère n'a nul tourment encore et n'éclate pas, mais il est déjà en quête d'un agrément neuf et du trait. Sur ce point il confine au XVIIIe siècle plus qu'aucun grand écrivain de son âge; Vauvenargues, à quelques égards, est plus du XVIIe siècle que lui. Mais non...; La Bruyère en est encore pleinement, de son siècle incomparable, en ce qu'au milieu de tout ce travail contenu de nouveauté et de rajeunissement, il ne manque jamais, au fond, d'un certain goût Simple.

Note 152:[ (retour) ] Et. M. de Feletz, bon juge et vif interprète des traditions pures, a écrit: «La Bruyère qui possède si bien sa langue, qui la maîtrise, qui l'orne, qui l'enrichit, l'altère aussi quelquefois et en viole les règles.» (Jugements historiques et littéraires sur quelques Écrivains... 1840, page 250.)

Quoique ce soit l'homme et la société qu'il exprime surtout, le pittoresque, chez La Bruyère, s'applique déjà aux choses de la nature plus qu'il n'était ordinaire de son temps. Comme il nous dessine dans un jour favorable la petite ville qui lui paraît peinte sur le penchant de la colline! Comme il nous montre gracieusement, dans sa comparaison du prince et du pasteur, le troupeau, répandu par la prairie, qui broute l'herbe menue et tendre! Mais il n'appartient qu'à lui d'avoir eu l'idée d'insérer au chapitre du Coeur les deux pensées que voici: «Il y a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres qui touchent et où l'on aimerait à vivre.»—«Il me semble que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments.» Jean-Jacques et Bernardin de Saint-Pierre, avec leur amour des lieux, se chargeront de développer un jour toutes les nuances, closes et sommeillantes, pour ainsi dire, dans ce propos discret et charmant. Lamartine ne fera que traduire poétiquement le mot de La Bruyère, quand il s'écriera:

Objets inanimés, avez-vous donc une âme