Vieux et blanchissant, il se comparait avec grâce à un peuplier: «Je ressemble à un peuplier; cet arbre a toujours l'air d'être jeune, même quand il est vieux.» Albaque populus.

M. Joubert, jeune encore en 89, vit arriver la Révolution française avec des espérances vastes comme son amour des hommes. Il persista longtemps à ne l'envisager que par son côté profitable à l'avenir, et, à travers tout, régénérateur. Lié avec le conventionnel Lakanal, il eut moyen d'être de bon conseil pour les choses de l'instruction publique le lendemain des jours de terreur et de ruine. Ses idées en philosophie sociale ne se modifièrent que par un contre-coup assez éloigné de ce moment: au sortir du 9 thermidor, il paraît avoir cru encore aux ressources du gouvernement par (ou avec) le grand nombre: il écrivait à Fontanes, qui, caché durant quelques mois, reparaissait au grand jour: «Je vous vois où vous êtes avec grand plaisir. Le temps permet aux gens de bien de vivre partout où ils veulent. La terre et le ciel sont changés. Heureux ceux qui, toujours les mêmes, sont sortis purs de tant de crimes et sains de tant d'affreux périls! Vive à jamais la liberté!» Noble soupir de délivrance qui s'exhale d'une poitrine généreuse longtemps oppressée! Le chapitre si remarquable de ses Pensées, intitulé Politique, nous le montre revenu à l'autre pôle, c'est-à-dire à l'école monarchique, à l'école de ceux qu'il appelle les sages: «Liberté! liberté! s'écriait-il alors comme pour réprimander son premier cri; en toutes choses point de liberté; mais en toutes choses justice, et ce sera assez de liberté.» Il disait: «Un des plus sûrs moyens de tuer un arbre est de le déchausser et d'en faire voir les racines. Il en est de même des institutions; celles qu'on veut conserver, il ne faut pas trop en désenterrer l'origine. Tout commencement est petit» Je dirai encore cette magnifique pensée qui, dans son anachronisme, ressemble à quelque post-scriptum retrouvé d'un traité de Platon ou à quelque sentence dorée de Pythagore: «La multitude aime la multitude ou la pluralité dans le gouvernement. Les sages y aiment l'unité.

«Mais, pour plaire aux sages et pour avoir la perfection, il faut que l'unité ait pour limites celles de sa juste étendue, que ses limites viennent d'elle; ils la veulent éminente pleine, semblable à un disque et non pas semblable à un point.»

En songeant à ses erreurs, à ce qu'il croyait tel, il ne s'irritait pas; sa bienveillance pour l'humanité n'avait pas souffert: «Philanthropie et repentir, c'est ma devise.»

Trompé par une ressemblance de nom, nous avons d'abord cru et dit que, comme administrateur du département de la Seine, il contribua à la formation des Écoles centrales; nous avions sous les yeux un discours qu'un M. Joubert prononça à une rentrée solennelle de ces écoles en l'an V: ce n'était pas le nôtre. La seule fonction publique de M. Joubert durant la Révolution consista à être juge de paix à Monugnac où ses compatriotes l'avaient rappelé; il y resta deux ans, de 90 à 92; puis il revint à Paris et se maria. Nous le suivons d'assez près dans les années suivantes par de charmantes lettres à Fontanes, son plus vieil ami, qu'il retrouvait, après la séparation de la Terreur, avec la vivacité d'une reconnaissance:

«Je mêlerai volontiers mes pensées avec les vôtres, lorsque nous pourrons converser; mais, pour vous rien écrire qui ait le sens commun, c'est à quoi vous ne devez aucunement vous attendre. J'aime le papier blanc plus que jamais, et je ne veux plus me donner la peine d'exprimer avec soin que des choses dignes d'être écrites sur de la soie ou sur l'airain. Je suis ménager de mon encre; mais je parle tant que l'on veut. Je me suis prescrit cependant deux ou trois petites rêveries dont la continuité m'épuise. Vous verrez que quelque beau jour j'expirerai au milieu d'une belle phrase et plein d'une belle pensée. Cela est d'autant plus probable, que depuis quelque temps je ne travaille à exprimer que des choses inexprimables.»

Comme ceci est tout à fait inédit et pourra s'ajouter heureusement à une réimpression des Pensées, je ne crains pas de transcrire: c'est un régal que de telles pages. M. Joubert continue de s'analyser lui-même avec une sorte de délices qui sent son voisin bordelais du XVIe siècle, le discoureur des Essais:

«Je m'occupais ces jours derniers à imaginer nettement comment était fait mon cerveau. Voici comment je le conçois: il est sûrement composé de la substance la plus pure et a de hauts enfoncements; mais ils ne sont pas tous égaux. Il n'est point du tout propre à toutes sortes d'idées; il ne l'est point aux longs travaux.

«Si la moelle en est exquise, l'enveloppe n'en est pas forte. La quantité en est petite, et ses ligaments l'ont uni aux plus mauvais muscles du monde. Cela me rend le goût très-difficile et la fatigue insupportable. Cela me rend en même temps opiniâtre dans le travail, car je ne puis me reposer que quand j'atteins ce qui m'échappe. Mon âme chasse aux papillons, et cette chasse me tuera. Je ne puis ni rester oisif, ni suffire à mes mouvements. Il en résulte (pour me juger en beau) que je ne suis propre qu'à la perfection. Du moins elle me dédommage lorsque je puis y parvenir, et, d'ailleurs, elle me repose en m'interdisant une foule d'entreprises; car peu d'ouvrages et de matières sont susceptibles de l'admettre. La perfection m'est analogue, car elle exige la lenteur autant que la vivacité. Elle permet qu'on recommence et rend les pauses nécessaires. Je veux, vous dis-je, être parfait. Il n'y a que cela qui me siée et qui puisse me contenter. Je vais donc me faire une sphère un peu céleste et fort paisible, où tout me plaise et me rappelle, et de qui la capacité ainsi que la température se trouve exactement conforme à la nature et l'étendue de mon pauvre petit cerveau. Je prétends ne plus rien écrire que dans l'idiome de ce lieu. J'y veux donner à mes pensées plus de pureté que d'éclat, sans pourtant bannir les couleurs, car mon esprit en est ami. Quant à ce que l'on nomme force, vigueur, nerf, énergie, élan, je prétends ne plus m'en servir que pour monter dans mon étoile. C'est là que je résiderai quand je voudrai prendre mon vol; et lorsque j'en redescendrai, pour converser avec les hommes pied à pied et de gré à gré, je ne prendrai jamais la peine de savoir ce que je dirai; comme je fais en ce moment où je vous souhaite le bonjour.»

Il y a sans doute quelque chose de fantasque, d'un peu bizarre si l'on veut, dans tout cela: M. Joubert est un humoriste en sourire. Mais même lorsqu'il y a quelque affectation chez lui (et il n'en est pas exempt), il n'a que celle qui ne déplaît pas parce qu'elle est sincère, que lui-même définit comme tenant plus aux mots, tandis que la prétention, au contraire, tient à la vanité de l'écrivain: «Par l'une l'auteur semble dire seulement au lecteur: Je veux être clair, ou je veux être exact, et alors il ne déplaît pas; mais quelquefois il semble dire aussi: Je veux briller, et alors on le siffle.»