M. Joubert n'eut d'autres fonctions, sous l'Empire, que dans l'instruction publique, inspecteur, puis conseiller de l'Université par l'amitié de M. de Fontanes. Il continua de lire, de rêver, de causer, de marcher, bâton en main, aimant mieux dans tous les temps faire dix lieues qu'écrire dix lignes; de promener et d'ajourner l'oeuvre, étant de ceux qui sèment, et qui ne bâtissent ni ne fondent: «Quand je luis, je me consomme.»—«J'avais besoin de l'âge pour apprendre ce que je voulais savoir, et j'aurais besoin de la jeunesse pour bien dire ce que je sais.» Au milieu de ces plaintes, sa jeunesse d'imagination rayonnait toujours sur de longues perspectives:

De la paix et de l'espérance

Il a toujours les yeux sereins,

disait de lui Fontanes en chantant sa bienvenue à Courbevoie. Les idées religieuses prenaient sur cet esprit élevé plus d'empire de jour en jour. Au sein de l'orthodoxie la plus fervente, il portait de singuliers restes de ses anciennes audaces philosophiques. A propos de ce beau chapitre de la Religion, qui est de la volée de Pascal, M. de Chateaubriand a remarqué que jamais pensées n'ont excité de plus grands doutes jusqu'au sein de la foi. Je renvoie au livre; ceux qui en seront avides et dignes sauront bien se le procurer; ils forceront d'ailleurs par leur clameur à ce qu'on le leur donne: il est impossible que de tels élixirs d'âme restent scellés. Il a dit de ce siècle-ci, bien avant tant de déclamations et de redites, et avec le plus sublime accent de l'humilité pénétrée qui a foi en la miséricorde:

«Dieu a égard aux siècles. Il pardonne aux uns leurs grossièretés, aux autres leurs raffinements. Mal connu par ceux-là, méconnu par ceux-ci, il met à notre décharge, dans ses balances équitables, les superstitions et les incrédulités des époques où nous vivons.

«Nous vivons dans un temps malade; il le voit. Notre intelligence est blessée; il nous pardonnera, si nous lui donnons tout entier ce qui peut nous rester de sain.»

Il comprenait la piété, le plus beau et le plus délié de tous les sentiments, comme on a vu qu'il entendait la poésie; il y voyait des harmonies touchantes avec le dernier âge de la vie: «Il n'y a d'heureux par la vieillesse que le vieux prêtre et ceux qui lui ressemblent.» Il s'élevait et cheminait dans ce bonheur en avançant; la vieillesse lui apparaissait comme purifiée du corps et voisine des Dieux. Il entendait plus distinctement cette voix de la Sagesse, qui, comme une voix céleste, n'est d'aucun sexe, cette voix, à lui familière, des Fénelon et des Platon. «La Sagesse, c'est le repos dans la lumière!»

Mais, comme critique littéraire, il en faut tirer encore certains mots qui s'ajouteraient bien au chapitre des Ouvrages de l'Esprit de La Bruyère, et dont quelques-uns vont droit à nos travers d'aujourd'hui:

«Pour bien écrire, il faut une facilité naturelle et une difficulté acquise.»

«Il est des mots amis de la mémoire; ce sont ceux-là qu'il faut employer. La plupart mettent leurs soins à écrire de telle sorte, qu'on les lise sans obstacle et sans difficulté, et qu'on ne puisse en aucune manière se souvenir de ce qu'ils ont dit; leurs phrases amusent la voix, l'oreille, l'attention même, et ne laissent rien après elles; elles flattent, elles passent comme un son qui sort d'un papier qu'on a feuilleté.» Ceci s'adresse en arrière à l'école de La Harpe, au Voltaire délayé, et, en général, le péril n'est pas aujourd'hui de tomber dans ce coulant.