Voici qui nous touche de plus près: «Avant d'employer un beau mot, faites-lui une place.» Avec la quantité de beaux mots qu'on empile, sait-on encore le prix de ces places-là?
«L'ordre littéraire et poétique tient à la succession naturelle et libre des mouvements; il faut qu'il y ait entre les parties d'un ouvrage de l'harmonie et des rapports, que tout s'y tienne et que rien ne soit cloué.» Maintenant, dans la plupart des ouvrages, les parties ne se tiennent guère; en revanche (je parle des meilleurs), ce ne sont que clous martelés et rivés, à tête d'or.
A nos poëtes lyriques ou épiques, il semble dire: «On n'aime plus que l'esprit colossal.»
A tel qui violente la langue et qui est pourtant un maître:
«Nous devons reconnaître pour maîtres des mots ceux qui savent en abuser, et ceux qui savent en user; mais ceux-ci sont les rois des langues, et ceux-là en sont les tyrans.»—Oui, tyrans! nos Phalarîs ne font-ils pas mugir les pensées dans les mots façonnés et fondus en taureaux d'airain?
A tel romancier qui réussit une fois sur cent, je dirai avec lui: «Il ne faut pas seulement qu'un ouvrage soit bon, mais qu'il soit fait par un bon auteur.»
A tel critique hérissé et coupe-jarret, à tel autre aisément fatrassier et sans grâce: «Des belles-lettres. Où n'est pas l'agrément et quelque sérénité, là ne sont plus les belles-lettres.
«Quelque aménité doit se trouver même dans la critique; si elle en manque absolument, elle n'est plus littéraire... Où il n'y a aucune délicatesse, il n'y a point de littérature.»
A aucune en particulier, mais à toutes en général, ce qui ne peut, certes, blesser personne, dans ce sexe plus ou moins émancipé: «Il est un besoin d'admirer, ordinaire à certaines femmes dans les siècles lettrés, et qui est une altération du besoin d'aimer.»
Et ces pensées qui semblent dater de ce matin, étaient écrites il y a quinze ans au moins, avant 1824, époque où mourait M. Joubert, âgé d'environ soixante-dix ans[159].