A l'autre bord de ce coteau,

Gémir la moitié de moi-même?

Poursuis ta route, ô voyageur!

Et demande aux Dieux que ton coeur

Ne perde jamais ce qu'il aime.

La protection du marquis de Chauvelin, homme de beaucoup d'esprit et poëte agréable lui-même, valut à Léonard un emploi diplomatique qui le retint pendant dix années environ (1773-1783), tantôt comme secrétaire de légation, tantôt même comme chargé d'affaires auprès du Prince-Évêque de Liége. Le pays était beau, les fonctions médiocrement assujettissantes; il paraît les avoir remplies avec, plus de conscience et d'assiduité que de goût. Je dois aux communications parfaitement obligeantes de M. Mignet, des renseignements plus précis sur cette époque un peu disparate de la vie de Léonard. Il eut l'honneur d'être trois fois chargé d'affaires durant l'absence de son ministre, M. Sabatier de Cabre; la première depuis le 18 novembre 1775 jusqu'au 21 juin 1777; la seconde depuis le 16 mars jusqu'au 9 août 1778; la troisième depuis le 9 janvier jusqu'au 8 décembre 1782. C'est à ce moment que, le marquis de Sainte-Croix ayant succédé comme ministre plénipotentiaire à M. Sabatier, Léonard se retira et rentra en France. Grétry, dans le même temps, arrivait à Liége, et y recevait des ovations patriotiques que la correspondance de M. de Sainte-Croix mentionne et que Léonard eût été heureux d'enregistrer.

Les dépêches de celui-ci, adressées à M. de Vergennes et conservées au dépôt des Affaires étrangères, sont au nombre de soixante; plus de dépêches en tout que d'idylles. On s'aperçoit aisément, en y jetant les yeux, que le poëte diplomate redouble d'efforts, et que, novice en cela peut-être, il s'applique à justifier par son zèle la distinction dont il est honoré. Les affaires de la France avec le Prince et les États de Liège étaient nécessairement très-petites; affaires surtout de libellistes à poursuivre et de déserteurs à réclamer. Pourtant, par Liège, on avait les communications libres tant avec la Basse-Allemagne, dont cet État faisait partie, qu'avec la Hollande, dont les Pays-Bas autrichiens nous tenaient séparés. L'intérêt des Pays-Bas était de mettre un mur entre la France et Liège pour fermer cette voie d'écoulement à notre commerce. La France, au contraire, cherchait à faciliter le passage. Aussi presque toutes les dépêches de Léonard roulent sur l'exécution de certaines routes et chaussées, de certains canaux qui avaient été stipulés par un traité récent. Il faut voir comme le tendre auteur des Deux Ruisseaux s'y évertue. Le Prince-Évêque a l'air d'être bien disposé pour la France; mais il ne fait pas de ses États ce qu'il veut. Ceux-ci tâchent de tirer de Versailles un secours d'argent pour les routes demandées. Le chancelier ou chef du ministère du prince est au fond moins favorable que son maître. Il s'agit de pénétrer ses vues, de s'assurer que le secours, si on le donne, sera bien affecté à l'emploi promis. Il y a là un autre M. de Léonard qui n'est pas le nôtre, mais une espèce d'ingénieur du Prince, et qu'il s'agit de capter en tout honneur: une boîte d'or avec portrait de Sa Majesté paraît produire un effet merveilleux.

A travers cela, et dans les intervalles après tout assez monotones, l'occupation favorite de Léonard était la composition d'un roman sentimental intitulé Lettres de deux Amants de Lyon (Thérèse et Faldoni), qu'il ne publia qu'à son retour, en France et qui eut dans le temps un succès de larmes. Sous une forme détournée, il y caressait encore le souvenir de ses propres douleurs. L'épigraphe qu'il emprunte à Valère-Maxime déclare tout d'abord sa pensée: «Du moment qu'on s'aime de l'amour à la fois le plus passionné et le plus pur, mieux vaut mille fois se voir unis dans la mort que séparés dans la vie.»

Je crois pouvoir rapporter aussi à ce séjour de Liège la jolie pièce intitulée le Nouveau Philémon, où figurent

Deux ermites voisins des campagnes belgiques.