C'est une variante et un peu une parodie de la métamorphose du Philémon et Baucis de La Fontaine. On dirait qu'un grain de gaieté flamande s'y fait sentir. Une versification familière et charmante, tout à fait digne de Gresset, amène, en se jouant, de spirituels détails dans un ton de malice adoucie. On y voit quelle devait être la nuance d'esprit de l'aimable auteur, quand il s'égayait.
Quelques idylles et poésies champêtres, composées en ces mêmes années, s'ajoutèrent à une nouvelle et assez jolie édition que donna Léonard (La Haye, 1782). Cette publication littéraire amena un petit incident diplomatique, un cas d'étiquette que je ne veux pas omettre; et, puisque je suis aux sources officielles, voici in extenso la grave dépêche du ministre plénipotentiaire, Sabatier de Cabre, au comte de Vergennes (2 janvier 1782):
«M. Léonard avait présenté la nouvelle édition de ses Pastorales au Prince-Évêque, qui fait autant de cas de sa personne que de ses ouvrages. Son Altesse me prévint hier qu'elle lui destinait une très-belle tabatière d'or émaillé, et me dit qu'elle allait le faire appeler pour la lui offrir devant moi. Je représentai au prince que M. Léonard ne pouvait la recevoir sans votre aveu. Il me parut peiné du délai qu'entraînerait cette délicatesse qu'il juge outrée, puisque c'est seulement à titre de poëte distingué qu'il s'acquitte envers lui du plaisir qu'il a dû à la lecture de ses Idylles.
«Comme il insistait vivement, j'imaginai de lui proposer de garder moi-même en dépôt la tabatière, jusqu'à ce que M. Léonard et moi eussions eu l'honneur de vous écrire et de vous demander si vous trouvez bon qu'il l'accepte. Cet expédient a satisfait Son Altesse, à qui M. Léonard a exprimé toute sa reconnaissance. J'ai ajouté qu'elle devait être bien persuadée du regret que j'avais de retarder le bonheur que goûterait M. Léonard, en se parant des témoignages flatteurs de ses bontés et de son estime.»
M. de Vergennes répondit qu'il ne voyait aucun inconvénient au cadeau, et la tabatière fut remise. Une tabatière pour des idylles! Le XVIIIe siècle ne concevait rien de plus galant que ce prix-là:
........Pocula ponam
Fagina, caelatum divini opus Alcimedontis[162].
Note 162:[ (retour) ] La tabatière était alors le meuble indispensable, l'ornement de contenance, la source de l'esprit, fons leporum. Quand on réconcilia l'abbé Delille et Rivarol à Hambourg dans l'émigration, ils n'imaginèrent rien de mieux que d'échanger leurs tabatières. Le Prince-Évêque de Liège aurait bien pu dire à Berquin et à Léonard: «Et vitula tu dignus et hic... Vous êtes dignes tous les deux de la tabatière. »Léonard, sur la fin de son séjour à Liège, dut connaître le jeune baron de Villenfagne qui aimait la littérature, qui se fit éditeur des oeuvres choisies du baron de Walef (1779), et qui a depuis publié deux volumes de Mélanges (1788 et 1810) sur l'histoire et la littérature tant liégeoises que françaises. J'y ai cherché vainement le nom de Léonard; mais on y lit ce jugement sur le Prince-Evêque, alors régnant: «La Société d'émulation a pris naissance sous Welbruck; on le détermina à s'en déclarer le protecteur, mais il fit peu de chose pour consolider cet établissement. Welbruck était un prince aimable et léger, qui ne cherchait qu'à, s'amuser, et qui n'a paru favoriser un instant les belles-lettres et les arts que pour imiter ce qu'il voyait faire à presque tous les souverains de l'Europe.» (Mélanges, 1810, page 62.) Nous voilà édifiés, mieux que nous ne pouvions l'espérer, sur le Léon X de l'endroit. La Biographie universelle (article Welbruck) lui est plus favorable. (Voir dans le Bulletin du Bibliophile belge, tome IV, page 241, une Notice sur Léonard par M. Ferd. Hénaux, 1847.)
Cependant la chaîne dorée, si légère qu'elle parût, allait peu à l'âme habituellement sensible et rêveuse, et, pour tout dire, à l'âme malade de Léonard; plus d'une fois il y fait allusion en ses vers, et toujours pour témoigner la gêne secrète et pour accuser l'empreinte. Il regrettait cette chère liberté, comme il disait,
Aux dieux de la faveur si follement vendue.