ENCORE UN PRINTEMPS.
Toutes les pensées, toutes les passions qui agitent le coeur mortel sont les esclaves de l'amour. (COLERIDGE.)
Encore un printemps,—encore une goutte de rosée qui se bercera un moment dans mon calice amer, et qui s'en échappera comme une larme.
O ma jeunesse! tes joies ont été glacées par les baisers du temps, mais tes douleurs ont survécu au temps qu'elles ont étouffé sur leur sein.
Et vous qui avez parfilé la soie de ma vie, ô femmes! s'il y a eu dans mon roman d'amour quelqu'un de trompeur, ce n'est pas moi, quelqu'un de trompé, ce n'est pas vous!
O printemps! petit oiseau de passage, notre hôte d'une saison, qui chantes mélancoliquement dans le coeur du poëte et dans la ramée du chêne!
Encore un printemps,—encore un rayon du soleil de mai au front du jeune poëte, parmi le monde, au front du vieux chêne parmi les bois!
Paris, 11 mai 1836.
Que conclure, en finissant, de cette infortune de plus ajoutée à tant d'autres pareilles, et y a-t-il quelque chose à conclure? Faut-il prétendre, par ces tristes exemples, corriger les poëtes, les guérir de la poésie; et pour eux, natures étranges, le charme du malheur raconté n'est-il pas plutôt un appât? Constatons seulement, et pour que les moins entraînés y réfléchissent, constatons la lutte éternelle, inégale, et que la société moderne, avec ses industries de toute sorte, n'a fait que rendre plus dure. La fable antique parle d'un berger ou chevrier, Comatas, qui, pour avoir trop souvent sacrifié de ses chèvres aux Muses, fut puni par son maître et enfermé dans un coffre où il devait mourir de faim; mais les abeilles vinrent et le nourrirent de leur miel. Et quand le maître, quelques temps après, ouvrit le coffre, il le trouva vivant et tout entouré des suaves rayons. De nos jours, trop souvent aussi, pour avoir voulu sacrifier imprudemment aux Muses, on est mis à la gêne et l'on se voit pris comme dans le coffre; mais on y reste brisé, et les abeilles ne viennent plus.
Juillet 1842.