Il n'écrit que tard, on le sait, par occasion, pour rédiger ses idées; savant jurisconsulte, tenant par ce côté encore à Rome, la ville du droit, il ne se considère que comme un amateur plume en main, et n'en va que plus ferme, comme ces novices qui, dans le duel, vous enferrent d'emblée avec l'épée. Du XVIe siècle par ses fortes études, il est du XVIIIe par les saillies et par le trait qu'il ne néglige pas, qu'il recherche même. Vu de ce profil, c'est, si vous le voulez, un très-bel esprit, nerveux, brillant et mondain, qui a lu beaucoup d'in-folios et qui les cite: le goût peut trouver à y redire; les allusions aux choses lues et les citations sont trop fréquentes.
En conversation, il se montrait encore supérieur à ses écrits; ce qui s'y laisse voir de saillant, de roide, d'un peu mauvais goût parfois, venait mieux à point et comme en jeu dans la parole même, et supporté par sa personne. Il avait, on l'a dit, de la grâce, de l'amabilité, pourtant toujours des duretés très-aisément, dès que s'émouvaient certaines vérités. Il lui échappait de dire à des personnes, capables d'ailleurs de l'entendre, lorsqu'elles tenaient bon et avaient l'air de contester: «Je ne conçois pas qu'on n'entende pas cela quand on a une tête sur les épaules.» On a remarqué que dans la conversation, quand il ne discutait pas, ou même quand il discutait, il n'entendait guère les réponses; il était, tour à tour et très-vite, ou très-animé ou très-endormi: très-animé quand il parlait, volontiers endormi quand on lui répondait: puis, sitôt qu'on se taisait, il rouvrait son oeil le plus vif et reprenait de plus belle[202]. Il ne jouait jamais en conversation que le rôle d'attaquant, comme dans ses livres.
Note 202:[ (retour) ]
Un soir, à Pétersbourg, le prince Viasemski entra chez M. de Maistre, qu'il trouva dormant en famille, et M. de Tourguenef, qui était venu en visite, voyant ce sommeil, avait pris le parti de dormir aussi; le prince, homme d'esprit et poëte, rendit ce concert d'un trait: «De Maistre dort, lui quatrième (à quatre), et Tourguenef à lui tout seul.» Cela fait une jolie épigramme russe, mais les épigrammes sont intraduisibles; il faut nous en tenir à notre La Fontaine:
Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette.
Vivant, il n'a pas eu d'école; il n'exerça que des influences individuelles, rares. S'il y gagna d'ignorer la popularité, même la gloire, et d'échapper au disciple, cette proie et cette lèpre du grand homme, c'est un avantage qu'il paya par d'autres inconvénients. Pour explication de ses défauts, de ses excès spirituels, de ce ton roide et tranchant, il faut penser à la solitude où il vivait, à ce manque d'un enseignement, toujours réciproque, où l'esprit enseignant se corrige à son tour et prend mesure sur celui qu'il veut former, à l'absence fréquente de discussion ou même d'intelligence égale autour de lui. Dans ce désert habituel, il ne savait pas combien sa voix était haute et perçante, car rien ne lui renvoyait sa voix. Une de ses expressions favorites, et qui lui revenait bien souvent, était à brûle-pourpoint. C'était le secret de sa tactique qui lui échappait, c'était son geste; il faisait ainsi: il s'avançait seul contre toute une armée ennemie, le défi à la bouche, et tirait droit au chef à brûle-pourpoint. Il s'attaquait à la gloire, au triomphe, et de là des excès de représailles. Dans la détresse spirituelle de Rome, c'était le Scévola chrétien, et que trois cents autres ne suivaient pas.
On perdrait soi-même la juste mesure si on le voulait juger sur le pied d'un philosophe impartial. Il y a de la guerre dans son fait, du Voltaire encore. C'est la place reprise d'assaut sur Voltaire à la pointe de l'épée du gentilhomme. L'assaut est brillant, meurtrier; mais j'en suis bien fâché pour la place, le gentilhomme valeureux ne la gardera pas.
«Il y a des jours où l'esprit s'éveille au matin, l'épée hors du fourreau, et voudrait tout saccager.» On est tenté parfois d'appliquer cette pensée à ce pur esprit, si aiguisé, si militant; on se le représente, sentinelle comme perdue en cette lointaine Russie, s'éveillant le matin tout en flamme, en fureur de vérité, dans son cabinet solitaire, ne sachant où frapper d'abord, mais voulant tout saccager de ce qu'il croit l'erreur, tout reconquérir et venger comme avec le glaive de l'Archange.
Dans l'ordre secondaire des vérités historiques, il n'a pas ménagé les coups en tous sens et les paradoxes; on sait trop le plus célèbre sur l'Inquisition espagnole, cette institution salutaire; c'étaient des conséquences forcées qu'il tirait en haine du lieu-commun. Il y avait conviction encore chez lui, mais conviction instantanée et moins essentielle: «Dans toutes les questions, écrivait-il à une amie, j'ai deux ambitions: la première, le croirez-vous? ce n'est pas d'avoir raison, c'est de forcer l'auditeur bénévole de savoir ce qu'il dit.» Quant à l'auditeur non bénévole, il n'était pas fâché de le mettre hors d'état de savoir ce qu'il disait. Il faut surtout voir, dans la plupart de ses paradoxes, des chicanes d'érudition, des contre-parties neuves qu'il faisait à la déclamation du ses adversaires, pour les jeter en colère et hors d'eux-mêmes: c'était un démenti bien retentissant qu'il leur lançait jusque sur leur point le plus fort, pour les faire délirer. A insolent insolent et demi.
Il y a de ces esprits élevés, hardis, même insolents (je répète ce mot inévitable), qui ne vous enfoncent ainsi la vérité que par leurs pointes. On la trouve aussitôt comme par opposition à eux; mais, sans eux et sans leur insulte, on ne l'aurait pas trouvée. On pourrait citer nombre de ces vérités dues à de Maistre, auxquelles on ne se serai! jamais élevé graduellement et progressivement en partant du point de vue libéral. Il vous fait brusquement sauter, on s'écrie; on revient un peu en deçà, on y est. C'est sans doute ce qu'il avait voulu.
Il voulait s'égayer aussi; il avait sa verve. Il disait souvent à l'un de ses amis en le consultant à propos des Soirées de Saint-Pétersbourg: «Mettons cela, ajoutons cela encore, ça les fera enrager là-bas.» Il écrivait à un autre: «Laissons-leur cet os à ronger.»—Là-bas, c'est-à-dire Paris, Paris et l'esprit qui y régnait; c'était pour lui à la fois Carthage à détruire, Athènes à narguer, sinon à charmer. Athènes, qui aime avant tout qu'on s'occupe d'elle, quand ce serait pour l'insulter et pour la battre, Athènes s'est montrée reconnaissante.
Au fait, il aimait la France, quoiqu'il ne dût jamais venir à Paris que quelques jours sur la fin. Il se sentait heureux quand il pouvait dire nous; il est vrai que ce bonheur-là lui fut accordé bien rarement.