Sa colère ressemblait tout à fait à celle de l'Écriture: «Mettez-vous en colère et ne péchez pas.» C'était un tonnerre en vue du soleil de vérité et dans les sphères sereines, la colère de l'intelligence pure. Il eût vu Bacon, qu'au premier mot de rencontre et d'accord, au moindre signe commun dans le même symbole, il lui aurait sauté au cou.

On l'a pu trouver bien dur pour les protestants; il a l'air, en vérité, de ne les admettre à aucun degré comme chrétiens, comme frères. On cite son mot presque affreux à Mme de Staël, qui le voyant à Saint-Pétersbourg, le voulut mettre sur l'Église anglicane et sur ses beautés: «Eh bien, oui, madame, je conviendrai qu'elle est parmi les Églises protestantes ce qu'est l'orang-outang parmi les singes.» Ce qui doit choquer dans ce mot n'est pas ce qui tombe sur l'Église anglicane, laquelle cumule en effet toutes les cupidités et les hypocrisies. Pourtant on peut opposer de M. de Maistre un beau et touchant passage dans le Principe générateur[203]. Insistant sur la nécessité d'un interprète vivant et d'un pontife de vérité: «Nous seuls, dit-il, croyons à la parole, tandis que nos chers ennemis s'obstinent à ne croire qu'à l'écriture.... Si la parole éternellement vivante ne vivifie l'écriture, jamais celle-ci ne deviendra parole, c'est-à-dire vie. Que d'autres invoquent donc tant qu'il leur plaira la parole muette, nous rirons en paix de ce faux Dieu, attendant toujours avec une tendre impatience le moment où ses partisans détrompés se jetteront dans nos bras, ouverts bientôt depuis trois siècles.» Tout ce passage est d'un bel accent.

Note 203:[ (retour) ] Paragraphe XXII.

Particulièrement lié à Lausanne et à Genève avec beaucoup d'hérétiques, il sut cultiver et garder jusqu'à la fin leur amitié. Un jour qu'il avait parlé avec beaucoup de feu contre les premiers fauteurs de la Révolution, Mme Huber (de Genève) lui dit: «Oh! mon cher comte, promettez-moi qu'avec votre plume si acérée vous n'écrirez jamais contre M. Necker personnellement.» Elle était un peu cousine de M. Necker. Il promit. A quelque temps de là, vers 1819, à l'occasion, je crois, du congrès de Carlsbad ou d'Aix-la-Chapelle, parut une brochure de l'abbé de Pradt où M. Necker était maltraité. On crut un moment que M. de Maistre en était l'auteur. Quelqu'un le dit à Mme Huber: «Eh bien! votre comte de Maistre, il vous a bien tenu parole....»Elle répondit: «Je n'ai pas lu le livre ni ne le lirai; mais si M. Necker y est attaqué, il n'est pas du comte de Maistre, car il n'a en tout que sa parole.» Belle certitude morale en amitié, de la part d'un de ces chers ennemis!

M. de Maistre, me dit-on encore, était à certains égards un homme inconséquent: il se plaisait à tout, à toute lecture, au trait qui l'attirait. On raconte que Sieyès et M. de Tracy lisaient perpétuellement Voltaire; quand la lecture était finie, ils recommençaient; ils disaient l'un et l'autre que tous les principaux résultats étaient là. M. de Maistre, sans le lire sans doute ainsi par édification, l'ouvrait souvent aussi et par divertissement, pour se mettre en humeur. Telle femme de ses amies n'a connu beaucoup de Voltaire que par lui. Mais c'était à son imagination qu'il accordait ce plaisir, sans jamais laisser entamer l'idée ni la foi. Excursion faite, la conclusion rigoureuse revenait toujours.

Sous ce dernier aspect, on peut le donner comme le plus conséquent des hommes, celui de tous chez qui la foi, l'idée acceptée et crue, était le plus devenue la substance et faisait le plus véritablement loi. A quelque point de la circonférence qu'on le prit, sur toutes les parties et dans tous les points de son être et de sa vie, sa foi entière était à l'instant présente, s'assimilant tout du vrai, et en chaque doctrine qui se présentait, martinisme ou autre, séparant le faux comme à l'aide d'un centre discernant et d'un foyer épurateur; discrimen acre. Ici point de concessions, de doutes, d'influence vaguement reçue, de limites indécises. L'omniprésence de sa foi y pourvoyait. Si j'en crois de bons témoins, il mérite d'être reconnu celui de tous les hommes peut-être en qui un tel phénomène s'est le plus rencontré et qui s'est le moins permis.

Sa parole semblait aller libre et mordante, sa pensée était sûre, sa vie grave; vraiment religieux dans la pratique, il n'avait rien de ce qu'on appelle dévot.

Sur les choses purement politiques, il avait une conviction qu'on pourrait dire secondaire, un peu de ce mépris ultra-montain à l'endroit des puissances par où a commencé feu l'abbé de La Mennais. Il pourrait bien m'être arrivé, écrit-il quelque part très-ingénieusement, le même malheur qu'à Diomède, qui, en poursuivant un ennemi devant Troie, se trouva avoir blessé une divinité.—Il est persuadé qu'à choses nouvelles il faut hommes nouveaux, et qu'après la Restauration les vieux et lui-même sont hors de pratique.—On lui parlait un jour de quelque défaut d'un de ses souverains: «Un prince, répondit-il, est ce que le fait la nature; le meilleur est celui qu'on a.» Il disait encore: «Je voudrais me mettre entre les rois et les peuples, pour dire aux peuples: Les abus valent mieux que les révolutions; et aux rois: Les abus amènent les révolutions

A l'article de Rome, il n'a nul doute; il accorde tout, et plus même que certains Romains ne voudraient [204]. Ce fameux passage des Soirées sur un esprit nouveau, sur une inspiration religieuse nouvelle, a été interprété dans le sens le plus contraire au sien, et il s'en serait révolté, affirment ses amis les plus chers, s'il avait vécu: «Ce serait la pensée la plus capable de réveiller sa cendre, si elle pouvait être réveillée par nos bruits.» Il accordait tout à Rome et tellement, qu'il lui accordait cette évolution nouvelle qu'elle se suggérerait à elle-même; mais il ne l'admettait pas hors de là [205].

Note 204:[ (retour) ] Voir ci-après l'Appendice, à la fin du présent volume.