Note 205:[ (retour) ] Il faut convenir pourtant que la phrase est telle qu'on a pu s'y méprendre; la voici un peu construite et condensée, comme l'on fait toujours lorsqu'on tire à soi: «Il faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l'ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. Il n'y a plus de religion sur la terre, le genre humain ne peut rester en cet état.... Mais attendez que l'AFFINITÉ NATURELLE DE LA RELIGION ET DE LA SCIENCE les réunisse dans la tête d'un seul homme de génie. L'apparition de cet homme ne saurait être éloignée, et peut-être même existe-t-il déjà. Celui-là sera fameux et mettra fin au XVIIIe siècle, qui dure toujours, car les siècles intellectuels ne se règlent pas sur le calendrier, comme les siècles proprement dits.... Tout annonce je ne sais quelle grande unité vers laquelle nous marchons à grands pas.» (Soirées de Saint-Pétersbourg, tome II, pages 279, 288, 294, édition de 1831, Lyon.) Cette phrase fameuse, un peu composite, je le répète, a été citée et commentée dans les Lettres d'Eugène Rodrigue, mort très-jeune, et l'un des plus vigoureux penseurs de l'école saint-simonienne.
Il eût été attentif, m'assure-t-on, à plusieurs des jeunes tentatives; il l'était toutes les fois qu'il ne voyait pas hostilité décidée. Il jugeait par lui-même, et discernait, sans paresse, sans préjugés; l'originalité se retrouvait en chacun de ses Jugements.—Au reste, il n'a guère eu rien à voir à aucune de ces tentatives que nous appelons nôtres; il était disparu auparavant. Contemporain du XVIIIe siècle, il l'a toujours en présence. Quand il dit notre siècle, c'est de celui-là qu'il s'agit pour lui.
Revenons un peu à ses ouvrages. La Révolution française fut son grand moment, son point de maturité et d'initiation clairvoyante. Tout ce qui était là, même à travers la poussière, même dans le sang, il le vit bien; mais ce qui se prépara ensuite, il n'était plus à côté pour l'observer. De là ses opinions de plus en plus particulières. Son esprit confiné en Russie, dans ce belvédère trop lointain, continua de conclure, de pousser sa pointe et de faire son chemin tout seul. Quand il se trouva à Paris un moment, en 1817, sa montre ne marquait plus du tout la même heure que la France: était-ce à l'horloge des Tuileries qu'était toute l'erreur?
Il est donné au génie de beaucoup prévoir et deviner; rien toutefois n'est tel que de voir et d'observer en même temps. Si M. de Maistre a compris d'emblée, à ce degré de justesse, la Révolution française, c'est, nous l'avons assez montré, qu'il l'avait vue de près et sentie à fond par sa propre expérience douloureuse. Ce fut là sa grande inspiration originale et vraie. A mesure qu'il s'en éloigne, il va s'enfonçant dans la prédiction; il croit sentir en lui je ne sais qu'elle force indéfinissable, ce que nous appellerions l'entrain d'une grande nature en verve. L'impulsion est donnée; comme Jeanne d'Arc continua de combattre, il continue de prédire après que le Dieu, c'est-à-dire le rayon juste du moment, s'est retiré de lui. Le voilà (ô infirmité humaine!) qui se monte d'autant plus fort et qui tombe dans l'excentrique, dans le particulier, dans le paradoxe spirituel, étincelant, mystique et hautain, encore semé d'aperçus, de lueurs merveilleuses, mais non plus fécond ni frappant en plein dans le but. A Pétersbourg, il est seul ou n'a affaire qu'à des esprits absolus. La solitude entête; l'aurore boréale illumine; il écrit n'étant qu'à un pôle. Or, en toute vérité, il faut, pour l'embrasser, tenir à la fois les deux pôles et l'entre-deux. Dans ce palais des glaces qu'il habite, les objets se réfléchissent aisément sous des angles qui prêtent à l'illusion. Ce qui est certain, c'est qu'il ne voit plus la France que de loin, par les grands événements extérieurs: ce qui s'y engendre et s'y prépare de nouveau, ce qui demain y doit vivre et n'a pas de nom encore, il ne le sait pas.
Rien d'étonnant donc, rien d'injurieux à M. Le Maistre, que de reconnaître qu'il lui est arrivé, à cet esprit si élevé et si avide des hautes vérités, la même chose qu'on a précisément remarquée de certains empereurs et conquérants: il a eu ses deux phases. Dans la première, s'il ne marche pas avec, il marche droit du moins sur son temps; il le contredit, il le croise, en le devançant, en l'expliquant. Dans la seconde, il veut pousser son oeuvre individuelle, qu'il croit universelle, son pur paradoxe absolu; il veut faire rétrograder ou dévier son temps, il le violente; ce ne sont plus que des éclats.
En mai 1809, il achevait d'écrire son petit traité sur le Principe générateur des Constitutions politiques. C'est le premier ouvrage de lui qui s'échappa de son portefeuille après son long silence; il le publia à Saint-Pétersbourg dans les premiers mois de 1814[206]. Un exemplaire en vint en France aux mains de M. de Bonald, un peu après la Charte: furieux contre la concession royale, le théoricien de la Législation primitive n'eut rien de plus pressé que de faire réimprimer le Principe générateur par manière de contre-partie et de réfutation ad hoc. Louis XVIII, l'auguste auteur, piqué dans sa plus belle page, en voulut à M. de Maistre, auquel autrefois il avait écrit une lettre de compliments à l'époque des Considérations. M. de Maistre, apprenant cet imbroglio, s'empressa d'écrire à M. de Blacas pour se justifier de tout dessein de réfutation; il invoqua les deux grandes preuves, l'alibi et l'art de vérifier les dates: il était à Saint-Pétersbourg, il y écrivait l'ouvrage en 1809, il l'y publiait au commencement de 1814, avant que Louis XVIII fût rentré en France. Comme procédé, il avait parfaitement raison, et il demeurait absous. Mais, au fond, M. de Bonald ne s'était pas trompé sur la portée de l'ouvrage, qu'il avait pris au bond. Le Principe générateur, à chaque page, est comme un soufflet donné à la Charte et à nos constitutions écrites.
Note 206:[ (retour) ] M. de Saint-Victor (préface des Soirées) dit que le Principe générateur fut publié à Saint-Pétersbourg dès 1810; l'exact Quérard le porte à cette année également; mais je crois que c'est une méprise qui provient de la date mise à l'ouvrage (mai 1809). L'auteur dit positivement dans la préface qu'il garde son opuscule en portefeuille depuis cinq ans.
Déjà dans les Considérations, M. de Maistre avait fort insisté sur l'ancienne constitution monarchique écrite es-coeurs des Français; il revient expressément ici sur l'origine divine de toute constitution destinée à vivre. Nourri de l'antiquité, abreuvé à ses hautes sources et à ses sacrés réservoirs, il comprend la force et nous révèle le génie inhérent des législateurs primitifs, des Lycurgue, des Pythagore. Il est lui-même, comme esprit, de cette lignée des Pythagore et des Platon; il en retrouve et en fait puissamment sentir l'inspiration politique et civile, voisine du sanctuaire; en ce sens on a eu raison de dire ce beau mot, qu'il est le Prophète du passé[207].
Note 207:[ (retour) ] Ballanche, Prolégomènes.
Mais un autre ordre de temps est venu; de nouvelles conditions générales ont été introduites dans le monde; un Lycurgue s'y briserait. Il faut subir son temps pour agir sur lui. M. de Maistre ne voit que les principes antiques, et les voyant vivants et pratiqués (avec moins de rigueur pourtant qu'il ne le dit) dans le passé, dans un passé récent, il a l'air de croire qu'on pourra les replanter exactement tels ou à peu près dans l'avenir, dans un avenir prochain; il se trompe. Ces principes, autrefois et hier encore vivants, ainsi replantés, deviennent aussi abstraits et aussi morts que ceux des constitutionistes et des faiseurs sur papier dont il se moque. On ne replante pas à volonté les grands et vieux arbres; et des nouveaux, c'est le cas, pour le réfuter, de dire avec lui: Rien de grand n'a de grand commencement, crescit occulto velut arbor cevo. En effet, à travers ce qu'il appelle un pur interrègne, un chaos, quelque chose en dessous s'est péniblement formé, ou du moins trituré, pétri, préparé; c'est ce quelque chose de nouveau et de mixte qui doit faire le fond du prochain régime et qui doit vivre. Il manquait à M. de Maistre, absent, de l'avoir vu de près, encore sans nom (car le nom de tiers-état dont Sieyès l'avait baptisé au début n'était que l'ancien). La Constitution de l'an III, dont l'auteur des Considérations se moque, tenait déjà compte à sa manière, autant qu'elle le pouvait dans l'effervescence, de cette moyenne encore informe de la nation que les journées de Fructidor et autres coups d'État refoulèrent. Le Consulat surtout en tint compte et s'y fonda; l'Empire à la fin la méconnut tout à fait et se perdit. C'est également pour avoir méconnu ce quelque chose de mixte qu'elle avait tant contribué à créer et à organiser, que la Restauration a péri; c'est parce qu'il le respecte, qu'il l'accommode, et qu'en gros il le contente, que le régime présent est en train de vivre. Il oublie même un peu trop de le diriger, et il y cède trop.—Soit.—C'est le défaut contraire au précédent.—Ce n'est pas un très noble régime, dira-t-on, qu'un tel régime représentatif et monarchique, avec une seule hérédité, sans aristocratie véritable, sans démocratie entière et Franche.—Non: mais c'est un régime sensé, modéré, tolérable assurément, et, qui plus est, assez heureux.—Mais vivra-t-il? s'écriera le théoricien absolu; qu'on ne me parle pas de cet enfant au maillot! Combien a-t-il d'années? Qu'on attende!—Oui, on attendra. Je ne répondrai point que cette forme de gouvernement elle-même ne soit une préparation, un intervalle, une transition à de plus souveraines. Mais toutes les formes de gouvernement en sont là. Il suffit qu'elles vivent avec honneur un certain laps d'années, et qu'elles procurent durant ce temps à un certain nombre de générations repos et bonheur, de la manière dont celles-ci l'entendent. Après quoi ces formes passent, elles se brisent, elles se transforment. Les historiens, les théoriciens viennent alors, les dégagent de ce qui les neutralisait souvent et les voilait aux yeux des contemporains, et en font à leur tour des principes et des systèmes qu'ils opposent aux nouvelles formes naissantes et à peine ébauchées. Ainsi va le monde; et, pour qui a la tournure d'esprit religieuse, il y a moyen encore, dans tout cela, de retrouver Dieu.—Je crois avoir répondu fort terre-à-terre, mais non pas trop indirectement, à la doctrine du Principe générateur.