M. de Maistre a comme un sens particulier, excellent, pour pénétrer les ennemis cauteleux du christianisme (Hume, Gibbon), pour les démasquer dans leurs circuits et leurs ruses. Il crut voir en Bacon un tel adversaire tout fourré d'hermine, et dès lors il se fit devoir et plaisir de le montrer nu. On a beaucoup dit que c'était une maladresse de diminuer le nombre des grands partisans prétendus du christianisme et d'en retrancher Bacon, que c'était tirer sur ses troupes. Pure sensiblerie, selon de Maistre, et, pour parler à sa manière, franche simplicité, si ce n'est duplicité. C'est, en effet, traiter le christianisme comme un docteur son malade qui a besoin de ménagements et d'être dorloté. Cet ordre de considérations anodines ne fait rien à l'affaire, à la vérité, qui est de savoir si Bacon a inventé ou non une méthode, et dans quelle vue il la voulait, et où cela menait. Dès qu'une fois De Maistre interroge, il est évident qu'il se ressouvient de son métier de magistrat; il n'a point appris à procéder comme nos bons jurés. La manière si habituelle en ce monde de prendre les choses par la queue est l'opposé de la sienne, qui allait d'abord au chef, à la racine.

Il faudrait, pour examiner la valeur des accusations sans nombre qu'il intente à Bacon, y employer tout un volume. Le fait est que Bacon a été très-peu défendu. Les chefs de l'école éclectique régnante n'ont pas été fâchés de voir tomber sur la joue du précurseur de Locke ce soufflet solennel qu'ils ne se seraient pas chargés eux-mêmes de lui donner [212]. Je n'ai pas assez lu ni étudié Bacon pour avoir droit d'exprimer sur son compte une idée complète; mais toutes les fois que dans ma jeunesse curieuse, provoqué, harcelé par les éloges en quelque sorte fanatiques que je voyais décerner invariablement à Bacon en tête de chaque préface, dans tout livre de physique, de physiologie et de philosophie, j'essayai de l'aborder, je fus assez surpris d'y trouver un tout autre homme que celui de la méthode expérimentale stricte et simple qu'on préconisait [213]; j'y trouvai un heureux, abondant et un peu confus écrivain, plein d'idées et de vues dont quelques-unes hasardées et même superstitieuses, mais surtout riche de projets ingénieux, d'aperçus attrayants (hints, impetus), d'observations morales revêtues d'une belle forme, dorées d'une belle veine, et capables de faire axiome avec éclat. Une telle gloire, où l'imagination a sa part dans la science pour la féconder, en vaut bien une autre, ce me semble.

Note 212:[ (retour) ] L'attaque de De Maistre a plutôt mis en train contre Bacon. M. F. Huet, dans une thèse ingénieuse (1838), s'est attaché à évincer tout à fait Bacon, comme autorité, du domaine de la philosophie intellectuelle; il lui a refusé toute initiative essentielle en cette partie. Un tel résultat semble bien tranchant, bien absolu. M. Riaux, qui a mis une judicieuse introduction aux Oeuvres de Bacon (Charpentier, 1843), s'est tenu dans un milieu plus spécieux, plus vraisemblable. Il faut regretter que l'utile et savant travail de M. Bouillet (Oeuvres de Bacon, 1834) ait paru avant l'attaque de De Maistre. J'indiquerai encore un sage article de M. Diodati (Bibliothèque universelle de Genève, janvier 1837). Dans le journal l'Européen (février 1837), M. Buchez a fait aussi de bonnes remarques, entre autres celle-ci, que jusqu'à présent on citait Bacon à tort et à travers, et qu'un résultat de l'ouvrage de M. de Maistre sera du moins qu'on n'osera plus invoquer l'oracle contesté qu'en pleine connaissance de cause.

Note 213:[ (retour) ] Quelques-uns des purs de l'extrême XVIIIème siècle, qui y avaient regardé de très-près (comme Daunou), estimaient moins Bacon, mais c'était un secret qu'on se gardait.

M. de Maistre n'était pas homme à y rester insensible, et il se serait maintenu, on peut l'affirmer, plus favorable à Bacon, s'il n'avait aussi été impatienté de tout ce qu'on a débité de lieux-communs à son propos. C'est bien là l'effet, par exemple, que devait produire Garat, le faiseur disert de préfaces et de programmes, à son cours des anciennes Écoles normales: il trouva moyen de mettre hors des gonds l'excellent Saint-Martin, l'un des élèves, lequel, tout pacifique qu'il était, l'attaqua sur ses prétentions baconiennes avec chaleur et, qui plus est, netteté, mais en rendant tout respect à Bacon [214].—Beaucoup des paradoxes et des sorties de M. de Maistre sont ainsi (faut-il le répéter?) les éclats d'un homme d'esprit impatienté d'avoir entendu durant des heures force sottises, et qui n'y tient plus; les nerfs s'en mêlent: il va lui-même au delà du but, comme pour faire payer l'arriéré de son ennui.

Note 214:[ (retour) ] Voir au tome III des Séances des Écoles normales (édit. de 1801), page 113; Saint-Martin y marque énergiquement combien personne ne ressemble moins au simple et mince Condillac que l'ample et fertile Bacon: «Quoiqu'il me laisse beaucoup de choses à désirer, il est néanmoins pour moi, non-seulement moins repoussant que Condillac, mais encore cent degrés au-dessus... Je suis bien sûr que j'aurais été entendu de lui, et j'ai lieu de croire que je ne l'aurais pas été de Condillac.... Aussi l'on voit bien qu'il vous gêne un peu. Après vous être établi son disciple, vous n'approchez de son école que sobrement et avec précaution.»

Cet examen de Bacon, publié seulement en 1836, aurait-il été modifié, complété, c'est-à-dire adouci par lui, s'il l'avait lui-même donné au public? On y sent, au ton de la querelle, un tête-à-tête de cabinet et toute la liberté du huis clos. On m'assure qu'il le considérait comme un ouvrage terminé, sauf la préface qu'il avait dans la tête, disait-il toujours. Pensons du moins qu'il aurait soigneusement vérifié sur place tous les textes, afin d'éviter le reproche d'avoir quelquefois prêté, par aggravation, au sens de celui qu'il inculpait. Dans aucun de ses livres d'ailleurs, M. de Maistre ne se montre plus brillamment et plus profondément lui-même. Les chapitres des causes finales et de l'union de la religion et de la science renferment sur l'ordre et la proportion de l'univers, sur l'art, sur la peinture chrétienne, sur le beau, quelques-unes, certes, des plus belles pages qui aient jamais été écrites dans une langue humaine. On y lit cette définition qu'il faudrait graver en lettres d'or, et qui explique, hélas! si bien l'absence de son objet en de certains âges: «Le Beau, dans tous les «genres imaginables, est ce qui plaît à la vertu éclairée

Intelligence platonique, M. de Maistre a compris et défini Aristote comme pas un de l'école ne l'eût fait; on sent de quel avantage pour lui c'a été de pratiquer de près et sans intermédiaire ces hauts modèles [215]; ni Bonald, ni Lamennais [216], ni aucun de ce bord catholique, n'a été trempé de forte science comme lui. Et il sent l'antiquité non-seulement dans Aristote, non-seulement dans Platon et Pythagore, mais jusque dans celui qu'il appelle, avec un mélange de respect et de charme, le docte et élégant Ovide. Puis, tout en goûtant ces savoureuses douceurs, il ne s'y laisse point piper ni amuser; il veut le sens, le but sérieux. Si abeille qu'il soit, c'est à la ruche qu'il revient toujours. Un de ses plus vrais griefs contre Bacon, c'est qu'il le voit comme une plume de paon de la philosophie, un bel-esprit amoureux de l'expression et content quand il a dit: les Géorgiques de l'âme.

Note 215:[ (retour) ] Il voulut tout lire à la source; il apprit l'allemand pour mieux pénétrer tout Kant. Sur un exemplaire de ce philosophe, il avait écrit en tête: Placo putrefactus.

Note 216:[ (retour) ] Quand je parle de Lamennais dans cet article, il va sans dire que c'est toujours du Lamennais d'avant George Sand, d'un Lamennais antédiluvien; ils lurent en correspondance, de Maistre et lui. «M. de Maistre pourtant (et l'éloquent novateur s'en plaignait) ne comprenait pas son second volume de l'Indifférence,» ce qui signifie qu'il lui faisait des objections et n'entrait pas volontiers dans cette méthode un peu trop scolastique et logique avec son esprit platonicien. Au reste, il est trop clair aujourd'hui qu'ils n'ont jamais dû s'entendre pleinement. Quant à M. de Bonald, M. de Maistre ne le vit jamais, mais ils s'écrivaient aussi; l'ouvrage du Pape lui fut adressé par l'auteur en offrande avec une épigramme de Martial, un xénion. Voilà le gentil Martial en bien grave message.