En cela même nous croyons que M. de Maistre se montre infiniment trop sévère. Et nous aussi, simple historien littéraire, il est un côté par lequel nous ne saurions assez vénérer Bacon et le saluer, comme notre premier guide et inventeur. Qu'on lise, au livre II De Augmentis Scientiarum, le chapitre IV, dans lequel, distinguant les différentes espèces d'histoire civile, 1° l'ecclésiastique ou sacrée, 2° la civile proprement dite, 3° la littéraire, il s'attache à dessiner le cadre de celle-ci, comme entièrement absente. «Et pourtant, dit-il avec cet éclat ingénieux qui lui est propre, l'histoire du monde dénuée de cette partie essentielle, c'est la statue de Polyphème à qui on aurait arraché son oeil.» Tout le plan qu'il trace dans cette page est admirable d'ordre et de soins, de conseils de détail, et n'a pas cessé d'être le programme de tout historien, de tout biographe littéraire digne de ce nom. Il sait très-bien insister sur ce qu'il ne s'agit pas ici de procéder à la manière des critiques, de perdre son temps à louer ou à blâmer, mais qu'il importe de raconter, d'expliquer les choses elles-mêmes historiquement, avec intervention sobre de jugements. Il insiste encore sur ce qu'il ne s'agit pas seulement de compiler, de prendre chez les historiens et les critiques une matière toute digérée, mais de saisir par ordre les livres essentiels, les monuments principaux, chacun dans son moment, et alors, non pas en les lisant jusqu'au bout et tout entiers, mais en les dégustant, en sachant en saisir l'objet, le style, la méthode, d'évoquer par une sorte d'enchantement magique le génie littéraire d'un temps.—Et cela, il le conseille, non point pour la pure gloire des lettres, non pour le pur amour ardent qu'il leur porte (bien qu'il en soit dévoré), non par pure curiosité poussée à l'extrême (avis à nous autres, amateurs trop minutieux!), mais dans un but plus sérieux et plus grave, pour suggérer aux doctes dans l'usage et l'administration de leur science un meilleur régime, de meilleures méthodes, une prudence et une sagacité plus éclairées. «Il y a lieu, ajoute-t-il en concluant, de se donner le spectacle des mouvements et des perturbations, des bonnes et des mauvaises veines, dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre civil, et d'en profiter.»—Ainsi s'exprime Bacon en termes formels, et ce n'est que de nos jours, et depuis très-peu d'années, qu'en France une telle histoire est ébauchée à grand'-peine!
Nous donc, son disciple aussi, son disciple libre et respectueux, si notre voix avait la moindre valeur en tel sujet, au milieu de voix si hautes et si imposantes, nous lui dirions:
«Consolez-vous, Ombre illustre! ils avaient voulu faire de vous un chef de leur école, un précurseur d'eux-mêmes, et vous avaient tiré à eux, ajusté à leur taille, et présenté sous un jour étroit, faux et dans lequel, en vous idolâtrant sans cesse, ils vous avaient diminué. D'autres sont venus qui ont défait tout cela, qui vous ont rejeté de leur philosophie, laquelle (je leur en demande bien pardon), pour être plus savante et moins maigre que la précédente, me semble bien artificielle aussi. Consolez-vous encore une fois d'être hors de toutes ces questions d'école, car qui dit école dit une chose officielle, convenue et à demi mensongère, et qui, d'un côté ou d'un autre, croulera. Excommunié par de Maistre qui croyait, peu accueilli par les héritiers de ce Descartes qui ne doutait de rien, restez, vous, ce que vous étiez,—un libre et hardi investigateur de toute noble étude, un amateur éclairé de toute connaissance et de toute belle pensée, un écrivain éclatant et perçant, dont les mots honorent tous les sentiers où vous avez passé, et avec qui l'on trouve à s'enrichir chaque jour, dans quelque voie que l'on s'engage. Restez vous-même, ô Bacon! et, quelle qu'ait été votre vie avec ses torts et ses infortunes, soyez salué à jamais un des auteurs originaux les plus à consulter, un des moralistes les plus relus, un des bienfaiteurs, en un mot, de l'humaine culture!»
Pendant son séjour en Russie, M. de Maistre entretenait une vaste correspondance. Un grand nombre des lettres qu'il écrivait, par le sérieux des questions et le développement qu'il y donne, seraient dignes de l'impression. On en a pu juger d'après le peu qui s'est échappé çà et là, et qu'on a publié dans divers journaux [217]. A tous les trésors de la science et du talent, M. de Maistre joignait une sensibilité exquise, qu'il portait dans les plus simples relations de la vie. Admirateur passionné des femmes, il trouvait dans ce commerce pur une sorte de charme idéal pour sa vie austère; il recherchait volontiers leur suffrage et se plaisait à cultiver leur amitié. Une bienveillance précieuse nous a permis d'extraire quelques passages d'une de ces correspondances, qui date des années 1812-1814. Je prendrai presque au hasard; l'homme saisi dans l'intimité achèvera de s'y dessiner.
Note 217:[ (retour) ] Voir le Mémorial catholique, juin et juillet 1824; le journal la Presse, 8 novembre 1836; l'Institut catholique, recueil mensuel qui se publie à Lyon, tome IV, août 1843, etc., etc.
«..... Je me tiens très-honoré (écrivait-il donc à une spirituelle jeune dame) de vous avoir appris un mot; mais ce qui me serait un peu plus agréable, ce serait de jouir avec vous de la chose même dont je n'ai pu vous apprendre que le nom. Castelliser avec votre famille serait pour moi un état extrêmement doux, et puisque vous y seriez, il faudrait bien prendre patience; mais, hélas! il n'y a plus de château pour moi. La foudre a tout frappé; il ne me reste que des coeurs; c'est une grande propriété quand ils sont pétris comme le vôtre. L'estime que vous voulez bien m'accorder est mise par moi au rang de ces possessions précieuses qu'heureusement personne n'a droit de confisquer. Je cultiverai toujours avec empressement un sentiment aussi honorable pour moi. Jadis les chevaliers errants protégeaient les dames; aujourd'hui c'est aux dames à protéger les chevaliers errants: ainsi, trouvez bon que je me place sous votre suzeraineté.» «.... Je gémis comme vous de cette folle obstination de notre ami—, qui aime mieux manquer de tout à Paris que d'être ici à sa place, au sein d'une grande et honorable aisance; mais regardez-y bien, vous y verrez la démonstration de ce que j'ai eu l'honneur de vous dire mille fois: je suis moins sûr de la règle de trois, et même de mon estime pour vous, que je ne le suis d'un profond ulcère dans le fond de ce coeur plié et replié, où personne ne voit goutte. Ce monde n'est qu'une représentation; partout on met les apparences à la place des motifs, de manière que nous ne connaissons les causes de rien. Ce qui achève de tout embrouiller, c'est que la vérité se mêle parfois au mensonge. Mais où? mais quand? mais à quelle dose? C'est ce qu'on ignore. Rien n'empêche que l'acteur qui joue Orosmane sur les planches ne soit réellement amoureux de Zaïre; alors donc lorsqu'il lui dira:
Je veux avec excès vous aimer et vous plaire, il dit la vérité. Mais s'il avait envie de l'étrangler, son art aurait imité le même accent, tant les comédiens imitent bien l'homme! Nous, de notre côté, nous déployons le même talent dans le drame du monde, tant l'homme imite bien le comédien! Comment se tirer de là?»
«....Je me suis occupé sans cesse de vous, je puis vous l'assurer, dès que j'ai eu connaissance de l'incommodité de M. votre père. Je voulais et je ne voulais pas vous écrire, je voulais et je ne voulais pas aller à Czarskozélo... Ah! le vilain monde! souffrances si l'on aime, souffrances si l'on n'aime pas. Quelques gouttes de miel, comme dit Chateaubriand, dans une coupe d'absinthe.—Bois, mon enfant, c'est pour te guérir.—Bien obligé; cependant, j'aimerais mieux du sucre.—A propos de sucre, j'ai reçu votre lettre du....»
Je saute par-ci par-là quelques petites phrases un peu bien précieuses et maniérées; mais ce qui paraît tel au lecteur a souvent été une pure plaisanterie agréable de société:
«....Que dire de ce que nous voyons? rien. Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles? Nous en verrons d'autres, tenez cela pour sûr, et ne croyez pas que rien finisse comme on l'imagine. Les Français seront flagellés, tourmentés, massacrés, rien n'est plus juste, mais point du tout humiliés. Sans les autres, et peut-être malgré les autres, ils feront...—Eh! quoi donc?—Ah! madame, tout ce qu'il faut et tout ce qu'on n'attendait pas. Voilà un vers qui est tombé de ma plume, mais n'ayez pas peur de la rime, c'est bien assez de la raison.»