«Que vous aurez de choses à nous dire (1813), et que j'aurai pour mon compte de plaisir à vous entendre! Je vous ai envié celui de parcourir un pays si intéressant (la Prusse probablement) dans un moment d'enthousiasme et d'inspiration. Je ne cesserai de le dire comme de le croire, l'homme ne vaut que parce qu'il croit. Qui ne croit rien ne vaut rien. Ce n'est pas qu'il faille croire des sornettes; mais toujours vaudrait-il mieux croire trop que ne croire rien. Nous en parlerons plus longuement. Quel immense sujet, madame, que les considérations politiques dans leurs rapports avec de plus hautes considérations!

Tout se tient, tout s'accroche, tout se marie; et lors même que l'ensemble échappe à nos faibles yeux, c'est une consolation cependant de savoir que cet ensemble existe, et de lui rendre hommage dans l'auguste brouillard où il se cache [218].—Depuis que vous nous avez quittés, j'ai beaucoup griffonné, mais je ne suis pas tenté de faire une visite à M. Antoine Pluchard [219]. Il n'y a point ici un théâtre pour parler un certain langage. Le grand théâtre [220] est maintenant fermé, et qui sait si et quand et comment il se rouvrira?

Note 218:[ (retour) ] Voilà l'expression humble et vraie d'une sorte d'obscurité humaine jusqu'au sein de la foi; il en a tenu trop peu de compte dans ses écrits.—Se rappeler pourtant le beau passage assez analogue des Considérations, que j'ai cité au commencement de cet article.

Note 219:[ (retour) ] Le libraire-imprimeur à Pétersbourg.

Note 220:[ (retour) ] Toujours la France.

Je travaille, en attendant, tout comme si le monde devait me donner audience, mais sans aucun projet quelconque que celui de laisser tout à Rodolphe [221]. Si par hasard, pendant que je me promène encore sur cette pauvre planète, il se présentait un de ces moments d'à-propos sur lesquels le tact ne se trompe guère, je dirais à mes chiffons: Partez, muscade! mais, quoique je regarde comme sûr que ce moment arrivera, cependant son importance me persuade «qu'il est encore fort éloigné.»

Note 221:[ (retour) ] Son fils, qui servait alors dans les armées coalisées.

On n'est pas fâché de surprendre son opinion sur Napoléon et les généraux alliés qui le combattent (1814):

«Au moment où je vous écris, je n'ai point encore de lettres de Rodolphe. Malgré tout ce qu'on me dit, je suis fort en peine, non pas tant pour cette blessure de Troyes que pour tout ce qui a suivi; car il fait chaud dans cette France. Tout ce qui se passe me rappelle la fameuse réponse faite à Charles-Quint par un gentilhomme français son prisonnier.—Monsieur un tel, combien y a-t-il d'ici à Paris?—Sire, CINQ JOURNÉES, avec une profonde révérence.—Au reste, madame, après le congrès qui a donné à notre ami Napoléon les deux choses dont il avait le plus besoin, le temps et l'opinion, on n'a le droit de s'étonner de rien. Il faut avouer aussi que cet aimable homme ne sait pas mal son métier. Je tremble en voyant les manoeuvres de cet enragé et son ascendant incroyable sur les esprits. Quand j'entends parler dans les salons de Pétersbourg de ses fautes et de la supériorité de nos généraux, je me sens le gosier serré par je ne sais quel rire convulsif aimable comme la cravate d'un pendu.»

On n'aurait jamais su mieux définir le rire sarcastique et méprisant, tel qu'il se le passe quelquefois.—Sur la bigarrure de Pétersbourg en ces années de refoulement et de refuge, il a son anecdote piquante: