«... Voulez-vous que je vous conte à mon tour quelque chose dans le genre du salmigondis? Le samedi-saint, un jeune nègre de la côte de Congo a été baptisé dans l'église catholique de Saint-Pétersbourg: le célébrant était un jésuite portugais; la marraine, la première dame d'honneur de la feue reine de France, madame la princesse de Tarente; le parrain, le ministre du roi de Sardaigne. Le néophyte a été interrogé et a répondu en anglais.—Do you believe?—I believe.—En vérité, ceci ne peut se voir que dans ce pays, à cette époque.»
Mais, pour dernière citation, voici une réflexion d'ironique et haute mélancolie que lui inspire la vue d'une pauvre jeune fille qui se meurt:
«La jeunesse disparaissant dans sa fleur a quelque chose de particulièrement terrible; on dirait que c'est une injustice. Ah! le vilain monde! j'ai toujours dit qu'il ne pourrait aller si nous avions le sens commun. Si nous venions à réfléchir bien sérieusement qu'une vie commune de vingt-cinq ans nous a été donnée pour être partagée entre nous, comme il plaît à la loi inconnue qui mène tout, et que, si vous atteignez vingt-six ans, c'est une preuve qu'un autre est mort à vingt-quatre, en vérité chacun se coucherait et daignerait à peine s'habiller. C'est notre folie qui fait tout aller. L'un se marie, l'autre donne une bataille, un troisième bâtit, sans penser le moins du monde qu'il ne verra point ses enfants, qu'il n'entendra pas le Te Deum, et qu'il ne logera jamais chez lui. N'importe! tout marche, et c'est assez.»
En mai 1817, M. de Maistre disait adieu à Saint-Pétersbourg, pour rentrer dans, sa patrie. L'empereur Alexandre lui témoigna par mille distinctions flatteuses et charmantes, comme il savait aisément les rendre, tout le cas qu'il faisait de lui. Un des vaisseaux de la flotte, qui partait alors pour la France, fut mis à sa disposition: «Une circonstance aussi inattendue, écrivait-il, m'envoie à Paris, ville très-connue, et que cependant, selon les apparences, je ne devais jamais connaître.» Il y séjourna bien peu de temps: arrivé à Paris le 24 juin, il était rendu à Turin le 22 août. Toutes les dignités et les plus hautes fonctions l'y attendaient. Indépendamment du titre de Premier Président, il eut la charge de ministre d'État et de régent de la Grande-Chancellerie. Mais la face encore si incandescente de l'Europe et le sol qui tremblait sur bien des points n'étaient pas propres à donner du calme à ce noble esprit excité; ses illuminations sombres ne faisaient que gagner en avançant: il avait de ces tristesses de Moïse et de tous les sublimes mortels qui ont trop vu. Dans une lettre du 5 septembre 1818 au chevalier de..., il écrivait:
«Combien l'homme est malheureux! examinez bien; vous verrez que, depuis l'âge de la maturité, il n'y a plus de véritable joie pour lui. Dans l'enfance, dans l'adolescence, on a devant soi l'avenir et les illusions; mais, à mon âge, que reste-t-il? On se demande: Qu'ai-je vu? Des folies et des crimes. On se demande encore: Et que verrai-je? Même réponse, encore plus douloureuse. C'est à cette époque surtout que tout espoir nous est défendu. Nés fort mal à propos, trop tôt ou trop tard, nous avons essuyé toutes les horreurs de la tempête sans pouvoir jouir de ce soleil qui ne se lèvera que sur nos tombes. Sûrement, Dieu n'a pas remué tant de choses pour ne rien faire; mais, franchement, méritons-nous de voir de plus beaux jours, nous que rien n'a pu convertir, je ne dis pas à la religion, mais au bon sens, et qui ne sommes pas meilleurs que si nous n'avions vu aucuns miracles?
«Plusieurs personnes m'ont fait l'honneur de m'adresser la même question que je lis dans votre lettre: Pourquoi n'écrivez-vous pas sur l'état actuel des choses? Je fais toujours la même réponse: du temps de la canaillocratie, je pouvais, à mes risques et périls, dire leurs vérités à ces inconcevables souverains; mais, aujourd'hui, ceux qui se trompent sont de trop bonne maison pour qu'on puisse se permettre de leur dire la vérité. La Révolution est bien plus terrible que du temps de Robespierre; en s'élevant, elle s'est raffinée. La différence est du mercure au sublimé corrosif. Je ne vous dis rien de l'horrible corruption des esprits; vous en touchez vous-même les principaux symptômes. Le mal est tel, qu'il annonce évidemment une explosion divine. Mais quand? mais comment? Ah! ce n'est pas à nous de connaître le temps, etc.»
Cette perspective d'une explosion prochaine était devenue son idée fixe. A le voir avec la tête haute toujours découverte, ses beaux cheveux blancs et son verbe ardent, enflammé, il avait l'air d'un prophète: «C'est comme notre Etna, disait un jour un seigneur sicilien qui sortait de causer avec lui, il a la neige sur la tête et le feu dans la bouche: Pare il nostro Etna: la neve in testa ed il fuoco in bocca.»
Peu de temps avant sa mort, il écrivait à un de ses amis de France: «Je sens que mon esprit et ma santé s'affaiblissent tous les jours. Hic jacet, voilà ce qui va bientôt me rester de tous les biens de ce monde. Je finis avec l'Europe, c'est s'en aller en bonne compagnie.»—On m'assure pourtant que ce fut six semaines seulement avant sa mort qu'il écrivit ce fameux portrait de Voltaire pour le mettre dans les Soirées, au IVe Entretien déjà composé.
Vers la fin de décembre 1820, de graves symptômes se déclarèrent; sa démarche, ordinairement si ferme et si rapide, devint chancelante, et on n'osait plus le laisser sortir seul: «Nous nous apercevions bien qu'il perdait ses forces, écrivait un témoin ami, mais nous étions loin de le croire en danger; nous supposions plutôt cet affaiblissement dû à l'âge, dont les effets se hâtaient plus que d'ordinaire et s'accumulaient plus rapidement. Mais lui, quoiqu'il n'eût aucune maladie, il se sentait frappé à mort. Je me rappelle que j'avais commencé son portrait, et que, voulant le mettre dans son costume de chancelier, il me promit de venir, je «crois, le jour de l'an où il devait faire sa cour au roi. Il vint en effet; et comme je lui disais qu'il n'aurait pas dû venir ce jour-là, car il paraissait très-fatigué d'avoir monté notre escalier, il me répondit, en baissant la voix pour que sa fille qui l'accompagnait ne l'entendît pas: J'ai voulu venir aujourd'hui, car je ne pourrai plus revenir, et cela avec un sourire si calme et si naturel que l'on aurait cru qu'il s'agissait d'un petit secret qui aurait pu causer quelque contrariété. En effet, il cessa de faire des visites; mais il continuait à s'occuper et à travailler comme à son ordinaire; il n'avait ni fièvre ni aucune maladie appréciable, seulement un dégoût de la nourriture qui augmentait de jour en jour, sans pourtant qu'elle lui fît mal. Il s'affaiblissait si visiblement, que sa famille s'alarmait, et les médecins aussi, parce qu'ils ne pouvaient en deviner la cause. Je passais chez lui presque toutes les soirées, et je lui ai entendu faire plusieurs fois allusion à sa mort prochaine, et toujours de la même manière, c'est-à-dire avec une paix admirable et le soin de ménager sa famille, pour laquelle il n'avait jamais été si tendre et si affectueux. Il s'est fait administrer deux fois, pendant le mois qui a précédé sa mort» (dont une fois le 29 janvier, jour de la fête de saint François de Sales). Et ailleurs, dans une lettre de source encore plus intime, on lit ces détails qui conduisent de plus en plus près et jusqu'à la fin: «Nous osions cependant nous livrer quelquefois à l'espérance, parce que ses facultés morales n'avaient jamais été si vives ni si prodigieuses; pendant cinquante jours qu'a duré sa maladie, il n'a cessé de s'occuper des affaires de sa charge, de ses affaires domestiques, de la littérature et de la politique; il nous a dicté plus de cinquante lettres, et trouvait un grand plaisir dans les lectures continuelles que nous lui faisions. Étonné lui-même de ce que son esprit ne se ressentait point de la faiblesse de son corps, il nous disait en riant: Vous serez fort surpris de ne trouver plus un jour dans ce lit qu'un pur esprit. «Les bonnes oeuvres n'ont jamais cessé de l'occuper, et il versa beaucoup de larmes, quelques jours avant sa mort, en apprenant qu'une pauvre femme qu'il avait recommandée au ministre des finances venait de recevoir une somme considérable: une joie pure colora pour la dernière fois son noble visage, et, regardant le ciel, il remercia Dieu avec attendrissement...» Il expira le 26 février 1821, à l'âge de près de soixante-huit ans.
Les années qui ont suivi, en confirmant quelques-unes de ses vues et en en contredisant certaines autres, n'ont fait qu'élever de plus en plus haut son nom et l'autorité de son esprit parmi les hommes. Il est même arrivé que, lui aussi, lui si isolé de son vivant et si dédaigneux de la vogue, il a eu en France une espèce d'école, et qu'on s'est mis à le célébrer, à le contrefaire par lieu-commun. L'histoire de son influence posthume serait assez longue, assez compliquée, et, ce me semble, fastidieuse à faire aujourd'hui. C'est de lui surtout qu'il serait exact de dire ce qu'il a dit lui-même de tout écrivain, d'après Platon, que la parole écrite ne représente pas toute la parole vive et vraie de l'homme, car son père n'est plus là pour la défendre. M. de Maistre me paraît, de tous les écrivains, le moins fait pour le disciple servile et qui le prend à la lettre: il l'égaré. Mais il est fait surtout pour l'adversaire intelligent et sincère: il le provoque, il le redresse.