Et pour parler à sa manière, on ne craindrait pas de dire, dût-on faire regarder d'un certain côté, que le disciple qui s'attache aux termes mêmes de De Maistre et le suit au pied de la lettre est bête. La bête a l'inconvénient de ne venir jamais seule; elle introduit le fripon.
Mais coupons vite avec cette queue fâcheuse et parfaitement indigne d'un sujet si noble et si grand; tenons-nous jusqu'au bout en présence de la haute, de l'intègre et vénérable figure. Rappelons-nous à son propos ce que Bossuet a dit de Rancé dont on venait dénoncer les exagérations, et appliquons-lui surtout en pleine certitude ce beau mot de Saint-Cyran sur saint Bernard: «C'a été un vrai gentilhomme chrétien.»
Juillet-Août 1843.
(Comme article essentiel à joindre à celui-ci sur le comte de Maistre, voir ce que j'ai écrit lors de la publication de ses Lettres, au tome IV des Causeries du Lundi; et sur sa Correspondance diplomatique, un article dans le Moniteur du 3 décembre 1860. Voir aussi Port-Royal, tome III, livre III, chap. xiv.)
GABRIEL NAUDÉ
Il me semble difficile, lorsqu'on est arrivé en quelque endroit nouveau, en quelque coin du monde, pour s'y établir et y vivre quelque temps, de ne pas s'enquérir tout d'abord de l'histoire du lieu (et, si obscur, si isolé qu'il soit, c'est bien rare qu'il n'en ait point): quels hommes y ont passé, s'y sont assis à leur tour; quels l'ont fondé, donjon ou clocher, maison d'étude ou de prière; quels y ont gravé leur nom sur le mur, ou seulement y ont laissé un vague écho dans les bois. Ce passé une fois ressaisi, ces hôtes invisibles et silencieux une fois reconnus, on jouit mieux, ce semble, du séjour, on le possède alors véritablement, et le Genius loci, que notre hommage a rendu propice, anime doucement chaque objet, y met l'âme secrète, et accompagne désormais tous nos pas. Ainsi surtout doit-on faire s'il s'agit d'un lieu de quelque renom, d'une fondation destinée précisément à perpétuer la mémoire des hommes et des choses. C'est ce que je n'ai eu garde de négliger pour notre bibliothèque Mazarine, depuis qu'un indulgent loisir m'y a fait asseoir, et que le régime du plus aimable des administrateurs [222] nous y rend les douceurs d'Évandre; je me suis senti sollicité du premier jour à rechercher l'histoire des prédécesseurs. Un de ces derniers, M. Petit-Radel, a écrit fort savamment (je dirais peut-être un autre mot si ce n'était, lui aussi, un ancêtre) l'historique de l'établissement qu'il administrait. Fondation de Mazarin, mais n'ayant été livrée au public dans le local et sous la forme actuelle que bien après lui, desservie durant tout le XVIIIe siècle par une dynastie purement théologique de docteurs en Sorbonne, cette bibliothèque s'ouvrit, au moment de la Révolution, û des noms de conservateurs un peu mélangés. Là, Sylvain Maréchal siégea; il fallut purifier la place. Là, Palissot, vieillard souriant, revenu de la satire, se consola dans le voisinage de l'Institut de ne pouvoir pas en être. Boullers, nommé un instant pour lui succéder en 1814, n'y parut jamais: il se contenta d'envoyer demander le premier jour, par un reste de vieille habitude, où étaient les écuries et remises du logement de Palissot, afin d'y loger sans doute les chevaux qu'il n'avait plus. Montjoie, l'auteur des Quatre Espagnols, si oublié, ne prit que le temps d'y entrer, de s'en réjouir et d'y mourir. Mais tous ces hôtes passagers qui ne pourraient qu'égayer d'une anecdote un fond si grave, que sont-ils auprès du fondateur même, je veux dire le bibliothécaire de Mazarin et le grand bibliographe d'alors, ce Gabriel Naudé dont le cachet est là partout sous nos yeux, dont l'esprit se représente à chaque instant dans le choix des livres et s'y peint comme dans son oeuvre? C'est à lui que je m'attacherai aujourd'hui, moins encore au savant qu'à l'homme; moi, le dernier venu et le plus indigne de sa postérité directe, je veux gagner mon titre d'héritier et lui consacrer, à lui le grand sceptique, cet article tout pieux, au moins en ce sens-là.
Note 222:[ (retour) ] M. de Feletz.
Un de nos jeunes et curieux amis a fait, il y a bien des années déjà, une étude de Naudé en cette Revue [223]; il s'est appliqué à toute sa vie, s'est étendu sur ses divers ouvrages, et a pris plaisir autour de l'érudit. C'est au moraliste, au penseur, que je vise plutôt ici; c'est l'esprit de la personne et le procédé de cet esprit que je vais m'efforcer de dégager, de faire saillir de dessous la croûte d'érudition assez épaisse qui le recouvre. Tout est dans Bayle, a-t-on dit, mais il faut l'en tirer pour l'y voir. Combien ce mot est-il plus vrai de Naudé encore, lequel n'a ni point de vue apparent ni relief saisissable, et qui étouffe son idée comme à dessein sous une masse de citations et de digressions! Il s'agit, dans ce bloc confus et presque informe, de retrouver et de tailler le buste de l'homme. Au bout d'une des salles de la Mazarine un buste de lui existe en marbre, et fait pendant à celui de Racine; j'ai souvent admiré le contraste, et je ne sais si c'est ce que l'ordonnateur a voulu marquer: ce sont bien certainement les deux esprits qui se ressemblent le moins, les deux écrivains qui se produisent le plus contrairement; l'un encore tout farci de gaulois, cousu de grec et de latin, et d'une diction véritablement polyglotte, l'autre le plus élégant et le plus poli; celui-ci le plus noble de visage et si beau, celui-là si fin. Il y a de quoi passer entre les deux. Mais le point où je voudrais relever et voir placer le buste de Naudé, c'est à son vrai lieu, entre Charron, ou mieux entre Montaigne et Bayle: il fait le noeud de l'un à l'autre, un très gros noeud, assez dur à délier, mais qui en vaut la peine. Ôtez encore une fois l'enveloppe et l'écorce, je résume le sens et j'appelle mon auteur par son vrai nom: un sceptique moraliste sous masque d'érudit.
Note 223:[ (retour) ] Revue des Deux Mondes, 15 août 1836, article de M. Labitte.
Gabriel Naudé est qualifié Parisien, en tête de ses livres, selon la vieille mode, Parisien comme Charron, comme Villon. Il naquit en février 1609, sur la paroisse Saint-Méry, de parents bourgeois, qui, voyant ses heureuses dispositions, le mirent de bonne heure aux études. On cite d'ordinaire ses deux maîtres de philosophie, célèbres pour le temps, Frey et Padet; mais il serait plus essentiel de rappeler ce que Guy Patin, son ami de jeunesse, nous apprend. Celui-ci, ayant à s'expliquer sur les sentiments religieux de Naudé, écrivait à Spon [224]: «Tant que je l'ai pu connoître, il m'a semblé fort indifférent dans le choix de la religion et avoir appris cela à Rome, tandis qu'il y a demeuré douze bonnes années; et même je me souviens de lui avoir ouï dire qu'il avoit autrefois eu pour maître un certain professeur de rhétorique au collége de Navarre, nommé M. Belurgey, natif de Flavigny «en Bourgogne, qu'il prisoit fort...» Or, ce professeur de rhétorique se vantait notoirement d'être de la religion de Lucrèce, de Pline, et des grands hommes de l'antiquité; pour article unique de foi, on l'entendit alléguer souvent certain choeur de Sénèque dans la Troade: «Bref, ajoute Guy Patin, M. Naudé avoit été disciple d'un tel maître,» et il conclut en citant ce vers expressif du Mantouan que tous les biographes devraient méditer: