Qui viret in foliis venit a radicibus humor.
Cherchez bien, cette humeur et cette séve qui verdoie diversement dans le feuillage, elle provient de la racine.
Note 224:[ (retour) ] Nouveau Recueil de Lettres choisies de Guy Patin, tome V, page 283.
Le XVIe siècle finissait d'hier quand Naudé naquit. On se figure difficilement ce que devait paraître cette féconde et forte époque aux yeux de ceux qui en sortaient, qui en héritaient, et pour qui elle était véritablement le dernier et grand siècle. Il faut voir comme Naudé s'en exprime en toute occasion; les admirateurs du XVIIIe siècle n'en disaient pas plus à l'issue de leur âge fameux. Tant de découvertes successives et croissantes, canons, imprimeries, horloges, un continent nouveau, tout récemment l'économie des cieux cédant ses secrets aux observations d'un Tycho-Brahé et aux lunettes d'un Galilée, voilà ce que Naudé, jeune, avide de toute connaissance, eut d'abord à considérer, et il s'en exalte avec Bacon. On aime à l'entendre proclamer la félicité de notre dernier siècle, et on sourit en songeant que c'est celui même duquel nos littérateurs instruits d'il y a trente ans s'accordaient à parler comme d'une époque presque barbare. La ressource de l'humanité, en avançant, est de se débarrasser du bagage trop pesant et d'oublier: ainsi elle trouve moyen de se redonner par intervalles un peu de fraîcheur et une soif de nouveauté. Cardan, Pic de la Mirandole, Scaliger, ces colosses de science, ou mieux, pour parler comme notre auteur, ces preux de pédanterie, aussi merveilleux et plus vrais que ceux de la Table-Ronde, étaient donc les maîtres familiers de Naudé et les rudes jouteurs auxquels avait affaire incessamment son adolescence. Quant à ceux qui avaient écrit en français, tels que Bodin, Charron et Montaigne, il n'y pouvait voir que ses compagnons de plaisir, tant c'était facilité de les aborder au prix des autres. Le XVIe siècle (on avait droit de le croire à l'immensité de l'inventaire) avait et possédait tout,—tout, hormis ce seul petit fruit assez capricieux, qui ne vient, on ne sait pourquoi, qu'à de certaines saisons et à de certaines expositions de soleil, je veux dire le bon goût, ce présent des Grâces [225].
Note 225:[ (retour) ] S'il l'eut sur un point, ce fut en architecture et sculpture sous les Valois, pas en une autre branche.
Le bon goût dans les choses littéraires, et la méthode, cet autre bon goût qui est particulier aux sciences, le XVIe siècle n'en sut point le prix ni l'usage. Galilée seul fit exception comme savant, et offrit l'instrument exact à l'âge qui succéda. Auparavant, la confusion tout le long du chemin compromettait la recherche, et encombrait en fin de compte la découverte. L'astronomie de ces temps continuait de se mêler à l'astrologie, la chimie à l'alchimie, la géométrie aux nombres mystiques; la physique n'avait pas fait divorce avec les charlatans. Ce n'était pas le vulgaire seul qui parlait de magie. Les superstitions de toutes sortes trouvaient place à côté de l'audace de la pensée et jusque dans l'incrédulité philosophique. Les plus grands esprits, Cardan, Bodin, Agrippa, Postel, inclinent par moments au vertige et aux chimères. Le résultat de cette vaste époque effervescente à son lendemain et auprès des esprits rassis, judicieux, critiques, qui l'embrasseraient par la lecture, devait être naturellement le doute, au moins le doute moral, philosophique; et de toutes parts le XVIe siècle finissant l'engendra.
On avait tout dit, tout pensé, tout rêvé; on avait exprimé les idées et les recherches en toute espèce de style, dans une langue en général forte, mais chargée et bigarrée à l'excès. Qu'y avait-il à faire désormais? Quelques écrivains, médiocrement penseurs, doués seulement d'une vive sagacité littéraire, ouvrirent dès l'abord une ère nouvelle pour l'expression; le goût, qui implique le choix et l'exclusion, les poussa à se procurer l'élégance à tout prix et à rompre avec les richesses mêmes d'un passé dont ils n'auraient su se rendre maîtres. Ainsi opérèrent Malherbe et Balzac. Quant au fond même des idées, la révolution fut plus lente à se produire; on continua de vivre sur le XVIe siècle et sur ses résultats, jusqu'à ce que Descartes vint décréter à son tour l'oubli du passé, l'abolition de cette science gênante, et recommencer à de nouveaux frais avec la simplicité de son coup d'oeil et l'éclair de son génie. Naudé, lui, n'avait aucun de ces caractères qui étaient propres au siècle nouveau; il ne se souciait en rien de l'expression littéraire, il ne s'en doutait même pas; et pour ce qui est d'innover et de renchérir en fait de système, s'il avait jamais pensé à le faire, c'eût été dans les lignes mêmes et comme dans la poussée du XVIe siècle, en reprenant quelque grande conception de l'antiquité et en greffant la hardiesse sur l'érudition. Mais s'il eut à un moment ces velléités d'enthousiasme, comme semble l'attester son admiration de jeune homme pour Campanella, elles furent courtes chez lui; il retomba vite à l'état de lecteur contemplatif et critique, notant et tirant la moralité de chaque chose, repassant tout bas les paroles des sages, et, pour vérité favorite, se donnant surtout le divertissement et le mépris de chaque erreur. Naudé appartient essentiellement à cette race de sceptiques et académiques d'alors, dont on ne sait s'ils sont plus doctes ou plus penseurs, étudiant tout, doutant de tout entre eux, que Descartes est venu ruiner en établissant d'autorité une philosophie spiritualiste, croyante dans une certaine mesure, et capable de supporter le grand jour devant la religion [226]. A voir l'anarchie morale qui régnait durant le premier tiers du siècle, et l'impuissance d'en sortir en continuant la tradition, on apprécie l'importance de cette brusque réforme cartésienne à titre d'institution publique de la philosophie. Quant à l'autre espèce de sagesse plus à huis-clos et dans la chambre, qui ne s'enseigne pas, qui ne se professe pas, qui n'est pas une méthode, mais un résultat, pas un début ni une promesse, mais une habitude et une fin, et de laquelle il faut répéter avec Sénèque: Bona mens non emitur, non commodatur, c'est-à-dire qu'elle est une maturité toute personnelle de l'esprit, on peut s'en tenir à Gabriel Naudé.
Note 226:[ (retour) ] Le dernier des sceptiques érudits de cette race de Naudé et de beaucoup le plus mitigé et le plus élégant, quoiqu'au fond y tenant par les racines, c'est Huet, le très-docte évêque d'Avranches. Il combattit Descartes sur la certitude et reprit en main la thèse de Sanchez: Quod nihil scitur. Mais chez Huet on peut dire que le scepticisme a moins l'air encore d'être déguisé qu'enchevêtré dans l'érudition; on ne sait trop jusqu'où il l'étend et à quel point juste sa religion s'y concilie. Son manteau d'évêque recouvre presque tout. La portée réelle de son esprit est restée douteuse au milieu de cette immensité de savoir et de cette longanimité d'indifférence. Il y aurait un beau travail à faire sur lui.
Nul, en son temps, ne l'a pratiquée mieux que lui et dans les vraies conditions du genre, à petit bruit, sans amour-propre, sans montre, à l'abri des gros livres et comme sous le triple retranchement des catalogues; car, avec lui, c'est derrière tout cela qu'il la faut chercher.
Au sortir de sa philosophie, pendant laquelle se noua sa liaison avec Guy Patin, il s'adonna à l'étude de la médecine, d'abord sous M. Moreau. C'était en 1622. Sa réputation de capacité et de science s'étendait déjà hors des écoles. Il avait publié un petit livre, le Marfore ou discours contre les libelles, dont je ne parlerai pas, attendu que je ne sais personne qui l'ait lu ni vu. Le président de Mesmes, de cette famille de Mécènes qui avait nourri Passerat et qui devait adopter Voiture, le prit pour son bibliothécaire. Il parait que Naudé quitta cette place un peu assujettissante pour aller étudier à Padoue, en 1626; il en fut rappelé par la mort de son père. En 1628, la Faculté de médecine le choisit pour faire le discours latin d'apparat, proprement dit le paranymphe, qui était d'usage à la réception des licenciés; c'était une grande solennité scholaire. Avant de leur décerner le bonnet doctoral ou, comme on disait, le laurier, et de les lancer dans le monde, la Faculté, en bonne mère, les faisait louer et préconiser en public. Ils étaient neuf cette fois, parmi lesquels des noms plus tard célèbres, Brayer, Guenaut, Rainssant. Naudé s'acquitta de son office avec splendeur; il prit comme corps de sujet, indépendamment des neuf petits panégyriques, l'antiquité de l'École de médecine de Paris. On fut si content de sa harangue en beau latin fleuri, plus que cicéronien et panaché de vers latins en guise de péroraison, qu'on l'admit tout d'une voix à compter lui-même parmi les candidats à la licence, de laquelle il s'était trouvé exclu par son voyage d'Italie. Peu après, Pierre Du Puy, qui l'estimait fort, parla de lui au cardinal de Bagni, ancien nonce en France, qui avait besoin d'un bibliothécaire et secrétaire. Naudé s'attacha à ce cardinal, et le suivit en Italie à la fin de 1630 ou au commencement de 1631; il y resta onze années pleines, n'étant revenu à Paris qu'en mars 1642, pour y être bibliothécaire de Richelieu, puis de Mazarin. Les cardinaux et les bibliothèques, ce furent là, comme on voit, le constant abri et comme le gîte de Naudé.