Ces onze ou douze années d'Italie et de Rome durent avoir grande influence sur lui et sur ses habitudes d'esprit; mais on peut dire qu'il y était bien préparé par la nature. Il suffira pour cela de parcourir quelques-uns des écrits qu'il publia antérieurement. Avant de les lire et de les citer, une remarque pourtant, une précaution est nécessaire. Pour Naudé qui débute vers 1623, et qui s'en va passer hors de France de longues années, Malherbe ni Balzac ne sont guère jamais venus. Il écrit en français, sauf l'esprit et le sens, comme le Père Garassus ou comme le Père Petau, quand ce dernier s'en mêle. Naudé y ajoutait des traits de plume à la Mlle Gournay, même des fleurettes parfois à la Camus pour le joli des citations. Camus, Mlle Gournay, Garassus et Petau, ce sont ses vrais contemporains en style français (si français il y a). S'il appelle Montaigne le Sénèque de la France, il n'en profite guère que pour s'accorder les citations latines à son exemple. Il prise Charron plus qu'il ne l'imite en écrivant. En fait de poëtes modernes, il les ignore. Il parle de la Pléiade comme étant venue depuis peu, et Du Hartas, le grand encyclopédique, paraît seul lui avoir été très-présent; il le met dans son projet de Bibliothèque en tiers avec le Tasse et l'Arioste auprès d'Homère et de Virgile. Guillaume Colletet, ce rimeur né suranné, est son seul poète moderne contemporain.
Dans une lettre de Rome, Janus Erythreus, c'est-à-dire Rossi, parlant d'un dernier voyage qu'y fit Naudé en 1643, pendant lequel le bibliothécaire infatigable achetait des livres à la toise pour le cardinal Mazarin et vidait tous les magasins de bouquinistes, nous le représente, au sortir de ces coups de main, tout poudreux lui-même de la tête aux pieds, tout rempli de toiles d'araignées à sa barbe, à ses cheveux, à ses habits, tellement que ni brosses ni époussettes semblaient n'y pouvoir suffire. Eh bien! le style de Naudé (il faut d'abord s'y faire) est plein de toiles d'araignées comme sa personne.
Encore une fois, ce n'est pas une raison pour se détourner; il vaut la peine qu'on l'accoste sous ce costume. Rien de moins scholar au fond et de moins pédant que lui; il vérifie, aussi bien que Bayle, ce mot de Nicole, que le pédantisme est un vice, non de robe, mais d'esprit; et, se rendant justice à lui-même au chapitre 1er de ses Coups d'État, il a pu dire: «.....Car il est vrai que j'ai cultivé les Muses sans les trop caresser, et me suis assez plu aux études sans trop m'y engager. J'ai passé par la philosophie scholastique sans devenir éristique, et par celle des plus vieux et modernes sans me partialiser:
Nullius addictus jurare in verba magistri.
«Sénèque m'a plus servi qu'Aristote; Plutarque que Platon; Juvénal et Horace qu'Homère et Virgile; Montaigne et Charron que tous les précédents... Le pédantisme a bien pu gagner quelque chose, pendant sept ou huit ans que j'ai demeuré dans les colléges, sur mon corps et façons de faire extérieures, mais je me puis vanter assurément qu'il n'a rien empiété sur mon esprit. La nature, Dieu merci, ne lui à pas été marâtre.»
Son premier écrit français connu (je laisse de côté l'introuvable Marfore) est son Instruction à la France sur la vérité de l'histoire des Frères de la Rose-Croix, publiée en 1623. Vers cette année-là, en effet, «le roi étant à Fontainebleau, le royaume tranquille et Mansfeld [227] trop éloigné pour en avoir tous les jours des nouvelles, l'on manquoit de discours sur le change,» enfin les sujets de conversations par toutes les compagnies étaient épuisés, lorsqu'un mystificateur ou un fou s'avisa de remuer tout Paris par une affiche placardée aux coins de rue et qui annonçait la venue mystérieuse des frères Rose-Croix pour tirer les hommes d'erreur de mort, et révéler le grand secret final. Ces Rose-Croix se rattachaient sans doute à la société de frères que Bacon dit avoir existé à Paris, et dont il raconte une séance [228]. C'est cette mystification et cette fourberie des promesses de l'affiche que Naudé entreprend de réfuter et d'éclaircir. Après s'être raillé, au début, de l'éternelle badauderie des Français, il explique très-bien comment cette chimère, cette crédulité, contagieuse des Rose-Croix a pu naître de l'enivrement d'invention qui suivit le XVIe siècle. Après tant de nouveautés que l'âge des derniers parents avait vues sortir, on arrivait aisément à se persuader qu'il n'y avait plus qu'une seule découverte et qu'une seule merveille qui en méritât le nom. La nature, jouant de son reste, ramassait toutes ses forces pour produire ce dernier bouquet d'illumination et d'artifice. A lire quelques-uns des arguments de Naudé, on croirait (sauf le style un peu différent) lire certaines boutades de Charles Nodier raillant les sectes novatrices de notre âge, les saint-simoniens ou autres. Sous la plume des deux railleurs, l'exemple de Postel, de ses ineffables rêveries et de sa mère Jeanne, qui devait émanciper, racheter les femmes (car Jésus-Christ, disait Postel, n'avait racheté que les hommes), revient souvent comme limite extrême des folies savantes. Le Postel fut présent de bonne heure à Naudé pour lui prouver que tout se peut dire et croire, pour lui apprendre à se méfier de la sottise humaine, jusqu'en de grands esprits et au sein de la plus haute doctrine. A l'âge de vingt-trois ans, Naudé nous paraît déjà dans ce livre ce qu'il sera toute sa vie, revenu et guéri de l'ambition des nouveautés où il s'était fantasié d'abord, se rabattant au passé de préférence et aux opinions des anciens, visant à se réfugier, à pénétrer de plus en plus dans la vérité secrète et entre sages, sub rosa, comme il dit [229]. Le chapitre VII, dans lequel il commente à sa guise le conseil d'Aristote, que celui qui veut se réjouir sans tristesse n'a qu'à recourir à la philosophie, nous le montre, au milieu de cette fougue du temps, savourant ce profond plaisir du sceptique qui consiste à voir se jouer à ses pieds l'erreur humaine, et laissant du premier jour échapper ce que, vingt-cinq ans plus tard, il exprimera si énergiquement dans le Mascurat: «Car, à te dire vrai, Saint-Ange, l'une des plus grandes satisfactions que j'aie en ce monde, est de découvrir, soit par ma lecture, ou par un peu de jugement que Dieu m'a donné, la fausseté et l'absurdité de toutes ces opinions populaires qui entraînent de temps en temps les villes et les provinces entières en des abîmes de folie et d'extravagances.» Aussi quelle pitié pour lui que la Fronde, et que toutes les frondes! Il fut servi à souhait durant sa vie.
Note 227:[ (retour) ] Un des grands généraux de la guerre de Trente Ans, qui guerroyait alors dans les Pays-Bas ou en Westphalie.
Note 228:[ (retour) ] Voir de Maistre, Examen de Bacon, tome I, page 94.
Note 229:[ (retour) ]
La rose, dans l'antiquité, était l'emblème à la fois du plaisir et du mystère; c'est pourquoi on la suspendait aux festins:
Est rosa flos Veneris, eujus quo furte laterent,
Harpocrati matris dona dicavil Amor.
Inde rosam mensis* hospes suspendit amicis,
Conviva ut sub ea dicta taceuda sciat.
Naudé, qui cite cette épigramme dans la préface de ses Rose-Croix, l'a remise depuis dans son Mascurat, et en a fait la plus jolie page de ce gros in-4°: «La fable ancienne ou moderne dit que le Dieu d'Amour lit présent au Dieu du Silence, Harpocrate, d'une belle fleur de rose, lorsque personne n'en avoit encore vu et qu'elle étoit toute nouvelle, afin qu'il ne découvrît point les secrètes pratiques et conversations de Vénus sa mère; et que l'on a pris de là occasion de pendre une rose ès chambres où les amis et parents se festinent et se réjouissent, afin que, sous l'assurance que cette rose leur donne que leurs discours ne seront point éventés, ils puissent dire tout ce que bon leur semble.»—Cette dévotion du silence a encore inspiré à Naudé une jolie épigramme, la seule même assez gracieuse qu'on trouve dans le recueil de ses vers. C'est un discours supposé dans la bouche d'un Faune pour avertir les promeneurs à l'entrée d'un petit bois qui faisait partie de son domaine de Gentilly:
Nunc animis linguisque viti, juvenesque favete, etc.
Avec Naudé on a, en fait de sagesse, le sub rosa exactement opposé à l'ex cathedra.—Un moderne des plus modernes, qui, assurément, ne connaissait pas l'épigramme et l'historiette mythologique de la Rose, l'élégant et brillant comte d'Orsay, a dit un mot qui en rend à merveille l'esprit et qui en est pour nous le meilleur commentaire. Ruiné et criblé de dettes, on lui conseillait d'écrire ses Mémoires et de raconter tant de choses curieuses qu'il savait sur la haute société, dans laquelle il avait passé sa vie; un libraire de Londres lui promettait bien des guinées pour cela; quelques amis même le pressaient: «Non, c'est impossible, répondit le comte: je ne trahirai jamais des gens avec qui j'ai diné.»—Le comte d'Orsay et Gabriel Naudé! qu'importe le costume? les galantes âmes se rencontrent.
Bien qu'en plus d'un passage de ce livre sur les Rose-Croix, la religion chrétienne ne semble pas suffisamment distinguée de ce qui est touché tout à côté, il apparaît assez clairement que l'auteur ne favorise en rien les nouveautés religieuses qui ont troublé le royaume et porté atteinte à la foi des aïeux. Il incline pour l'ordre politique avant tout, pour la raison d'État, et, tout en se conservant sceptique, il se prépare à être très-romain.