En attendant, il succédait, au collége d'Amiens, à ces jésuites dont il allait introduire en français les procédés de vers latins et tant de descriptions didactiques ingénieuses. Rapin, Vanière, par les sujets comme par la manière, semblent avoir été ses maîtres; il y a du Père Sautel dans Delille.

Un discours sur l'Éducation, prononcé par Delille, en 1766, à une distribution de prix du collége d'Amiens, marquerait, au besoin, combien peu d'idées la prose fournissait à l'élégant diseur dans un sujet déjà fécondé par l'Émile. Les autres rares morceaux de prose qu'on a de l'abbé Delille, depuis son éloge de la Condamine, lors de sa réception à l'Académie, jusqu'à son article La Bruyère dans la Biographie universelle, ne démentent pas cette observation; agréables de tour et de récits anecdotiques, ils sont très-clair-semés d'idées. Son morceau le plus capital, la préface des Géorgiques, est même en grande partie traduite de Dryden, que Delille combat en un endroit, sans dire jusqu'à quel point il en profite.[22]

Note 22:[ (retour) ] Cette remarque est de M. Joseph-Victor Le Clerc.

Du collège d'Amiens, le jeune professeur fut rappelé comme agrégé à Paris, et nommé pour faire la classe de troisième au collège de La Marche: il y était encore lors de sa réception à l'Académie, en 1774. Mais la disproportion entre cette gloire si littéraire, si mondaine, et ces thèmes qu'il dictait encore, devenait trop criante, et l'amitié de M. Le Beau, professeur d'éloquence latine au Collège de France, l'appela à professer, comme suppléant d'abord, la poésie qui était comprise dans cette chaire.

La traduction des Géorgiques parut à la fin de l'année 1769; elle était annoncée à l'avance par de nombreuses lectures dans les salons, que fréquentait déjà beaucoup Delille. Le succès alla aux nues. C'était la mode de la nature; on adorait la campagne du sein des boudoirs. Les Géorgiques furent sur les toilettes comme un volume de l'Encyclopédie ou comme le livre de l'Esprit; on crut lire Virgile. Le grand Frédéric déclara cette traduction une oeuvre originale. Voltaire s'éprit de Virgilius-Delille (il était fort en sobriquets), et écrivit à l'Académie française pour l'y pousser (4 mars 1772): «Rempli de la lecture des Géorgiques de M. Delille, je sens tout le prix de la difficulté si heureusement surmontée, et je pense qu'on ne pouvait faire plus d'honneur à Virgile et à la nation. Le poëme des Saisons et la traduction des Géorgiques me paraissent les deux meilleurs poëmes qui aient honoré la France après l'Art poétique......» La Harpe, dans le Mercure, célébra tout d'abord la traduction; Fréron, dans l'Année littéraire, ne l'attaqua point; s'il la trouva infidèle souvent, comme reproduction du modèle, il convint qu'il était difficile de mieux tourner un vers, et ne craignit pas d'y reconnaître le faire de Boileau. Clément de Dijon seul, Clément l'inclément, comme dit Voltaire avec son volume d'Observations critiques (1771), que suivit bientôt un second volume de Nouvelles Observations (1772), vint troubler le succès du traducteur des Géorgiques et du poëte des Saisons. Saint-Lambert eut le crédit et le tort d'obtenir un ordre pour faire conduire Clément au For-l'Évêque, et pour faire saisir l'édition (encore sous presse) de sa critique. Le prétexte était que Clément disait sur Doris certains mots, lesquels on aurait pu appliquer à madame d'Houdetot. On fit des cartons à ces endroits, le livre parut, et tout le monde lut Clément.

Il disait de bonnes choses, et tout ce qui se peut dire de judicieux de la part d'un homme sérieux, instruit de l'antiquité, amateur du goût solide, mais que le rayon poétique direct n'éclaire pas. Où se trouvait alors, est-il vrai de dire, ce rayon, ce sentiment du style poétique, si l'on excepte Le Brun, qui en avait l'instinct, l'intention, et André Chénier naissant, qui allait le retrouver? Le Brun, d'ailleurs, n'était pas étranger à la critique de Clément, son ami, à qui il avait confié sa traduction, encore inédite, de l'épisode d'Aristée, pour être opposée à celle qu'en avait donnée Delille. Celui-ci, bon et modeste, profita, dans les éditions suivantes, des critiques de Clément en ce qu'elles lui paraissaient renfermer de juste, et il rendit sa traduction plus fidèle en bien des points. Ce qu'il n'y a pas ajouté, et ce qui était incommunicable, à moins de l'avoir tout d'abord senti, c'est un certain art et style poétique qui fait que, dans la lutte de poëte à poëte, indépendamment de la fidélité littérale, des beautés du même ordre éclatent en regard, et comme un prompt équivalent d'autres beautés forcément négligées. Delille est élégant, facile, spirituel aux endroits difficiles, correct en général, et d'une grâce flatteuse à l'oreille; mais la belle peinture de Virgile, les grands traits fréquents, cette majesté de la nature romaine:

... Magna parens frugum, Saturnia tcllus,

Magna vivùm;

les vieux Sabins, les Umbriens laboureurs menant les boeufs du Clitumne; cette antiquité sacrée du sujet (res antiquae laudis et artis); cette nouveauté et cette invention perpétuelle de l'expression, ce mouvement libre, varié, d'une pensée toujours vive et toujours présente, ont disparu, et ne sont pas même soupçonnés chez le traducteur. On glisse avec lui sur un sable assez fin, peigné d'hier, le long d'une double palissade de verdure, dans de douces ornières toutes tracées. M. de Chateaubriand a mieux rendu notre idée que nous ne pourrions faire, quand il dit: «Son chef-d'oeuvre est la traduction des Géorgiques. C'est comme si on lisait Racine traduit dans la langue de Louis XV. On a des tableaux de Raphaël merveilleusement copiés par Mignard.» J'ajouterai qu'un grand paysage du Poussin, copié par Watteau, serait encore supérieur (comme style) aux grands paysages de Virgile reproduits par le futur chantre des jardins de Bagatelle, de Beloeil et de Trianon. Quelque chose comme Poussin, par Watelet. Une villa des collines d'Évandre, transportée à Moulin-Joli.

La question tant agitée de la traduction en vers des poëtes n'en est pas une pour nous. Nul doute que si un vrai et grand poëte se mettait en tête de nous traduire Virgile, Homère ou Dante, ou tel autre maître, il n'y réussît à force de temps et de soins, sinon pour la lettre stricte, du moins pour le sentiment et la couleur. Mais à quoi bon? Jamais poëte de cette trempe ne s'enchaînera ainsi au char d'un autre. Il pourra s'y essayer par moments; il pourra dans sa jeunesse, un jour de loisir, détacher et agiter ce bouclier suspendu, bander cet arc impossible, manier ce glaive de Roland. Mais, une fois sa force essayée et reconnue, il l'emploiera pour son compte, et en se rappelant, en nous rappelant par éclairs ses autres grands égaux, il sera lui-même.