Dans André Chénier, dans plusieurs des poëtes du XVI e siècle, qui ont imité ou traduit des fragments de poëtes anciens, le sentiment exquis du modèle, ce sentiment que je ne puis définir autrement que celui de l'art même, se révèle à qui est fait pour l'apprécier, Il n'y a pas trace de ce genre de sentiment chez Delille, qui a d'ailleurs, dans sa traduction, le mérite de l'élégance, telle qu'on l'entend vulgairement, le mérite aussi de la continuité et de la longueur de la tâche, et enfin celui d'avoir fait connaître agréablement aux femmes et à une quantité de gens du monde un beau poème qui n'était pas lu.

En un mot, il a rendu, pour les Géorgiques, le même service à peu près que l'abbé Barthélemy allait rendre pour la Grèce. Il a été, par sa traduction, une espèce d'Anacharsis parisien de la campagne et de la poésie romaine.

Le grand succès des Géorgiques décida la vocation de Delille, si elle n'était décidée déjà: il tourna au didactique et au descriptif. En entendant dernièrement M. Ampère exposer, à propos des poèmes didactiques du moyen âge, l'histoire piquante de ce genre, je pensais à Delille et me disais combien ce qui avait paru si neuf de son temps était vieux sous le soleil. Le genre d'Hésiode, de Lucrèce, et de Virgile dans les Géorgiques, a chez eux sa simplicité, sa grandeur philosophique, sa beauté pittoresque. Le didactique et le descriptif ne sont que l'abus et l'excès de ce genre dans sa décadence, et quand l'esprit poétique s'en est retiré. Déjà, à Alexandrie, on avait fait un poème des Pierres précieuses qu'on osa imputer à Orphée. Dans la littérature latine, les poèmes de la Pêche, de la Chasse, les descriptions sans fin de villes, de fleuves et de poissons, qu'on retrouve si souvent chez Ausone, n'ont plus rien de cette beauté de peinture, de ces hautes vues et pensées, dont Lucrèce et Virgile avaient fait la principale inspiration de leurs poèmes. Au moyen âge, le genre dans son aridité s'étendit et foisonna. Que de poèmes sur les bêtes, oiseaux, pierres, que de lapidaires, bestiaires, volucraires, de poèmes sur l'équitation, sur le jeu d'échecs particulièrement, que Delille remaniait avec gentillesse après des siècles, sans se douter de ses devanciers d'avant Villon! Au XVIe siècle Du Bartas, au XVIIe le Père Lemoyne et les jésuites, continuèrent, soit dans le didactique, soit dans le descriptif; mais ce qui s'était perpétué assez obscurément, comme dans les coulisses du siècle de Louis XIV, revint sur la scène au XVIIIe. Delille ne fit autre chose, toute sa vie, que travailler, polir, tourner, vernisser, monnayer, mieux qu'aucun de ses contemporains, les matières de ce genre, y tailler, pour ainsi dire, des meubles Louis XV et Louis XVI, des ornements de cheminée et de toilette, bons pour tous les boudoirs, pour Bagatelle, je l'ai dit, pour Gennevilliers et Trianon. Il fabriqua, en quelque sorte, les joujoux d'une époque encyclopédique, et, par lui, Lavoisier, Montgolfier, Buffon, Daubenton, Lalande, Dolomieu, que sais-je? eux et leurs sciences, furent modelés en figurines de cire, et mis pour les salons en airs de serinette. Ainsi il alla sans se douter de tout ce qui l'avait devancé dans cette carrière de poésie technique. Le dernier triomphe, et comme le bouquet du genre, est aussi la dernière grande production de Delille, les Trois Règnes, qu'on peut définir la mise en vers de toutes choses, animaux, végétaux, minéraux, physique, chimie, etc.

Tout ce qu'on saurait imaginer de ressources, de grâces, de facilité, de hors-d'oeuvre et de main-d'oeuvre (non pas d'art véritable) dans ce genre, il le déploya; et le prestige, malgré des protestations nombreuses, dura jusqu'à sa mort. La première moitié florissante de l'existence de Delille, il ne faut pas l'oublier, est de 1770 à 89; il eut là près d'une vingtaine d'années de succès, de faveur, de délices; c'est au goût de ce moment du XVIIIe siècle qu'il se rapporte directement. Si, de 1800 à 1813, il domina de sa renommée et décora de ses oeuvres abondantes la poésie dite de l'Empire, il ne fut rien moins lui-même qu'un poète de l'Empire. La plupart des ouvrages publiés par lui à partir de 1800 avaient été composés ou du moins commencés longtemps auparavant; il les avait lus par fragments à l'Académie, au Collège de France, dans les salons; c'était l'esprit de ce monde brillant qui les avait inspirés et caressés à leur naissance; c'est le même esprit de ce monde recommençant, et enfin rallié après les orages, qui les accueillit, lors de leur publication, avec un enthousiasme auquel les sentiments politiques rendaient, il est vrai, plus de vie et une nouvelle jeunesse. Le pathétique, chez Delille, alla en augmentant à travers le technique, et il y eut sympathie de plus en plus vive de toute une partie de la société pour ce qui semblait n'avoir dû être d'abord qu'un passe-temps de ses loisirs.

Nommé en 1772 à l'Académie, en même temps que Suard, Delille se vit rejeté ainsi que lui par le roi, sous prétexte qu'il était trop jeune (il avait trente-quatre ans), mais en réalité comme suspect d'encyclopédisme[23]. L'abbé Delille encyclopédiste! On lui fit bientôt réparation, et il fut reçu en 1774 à la place de La Condamine. Le comte d'Artois, devenu l'un des protecteurs les plus affectueux du poëte, le fit d'abord nommer chanoine de Moissac, dans le Quercy, puis il lui donna l'abbaye de Saint-Severin, dépendante de la généralité d'Artois, et qui n'astreignait qu'aux Ordres moindres. Aussi heureux qu'on pouvait l'être en ces heureuses années, l'aimable poëte n'eut plus que des douceurs, qu'interrompaient à peine, de loin en loin, quelques critiques épigrammatiques, des plis de rose. Les Mémoires du temps, la Correspondance de Grimm, les Souvenirs, récemment publiés, de madame Lebrun, nous le montrent dans toute la vivacité et la naïveté de sa gentillesse. Madame Le Coulteux du Moley, chez qui il passait une partie de sa vie à la Malmaison, a tracé de lui le plus piquant des portraits[24]: «.....Rien ne peut se comparer ni aux grâces de son esprit, ni à son feu, ni à sa gaieté, ni à ses saillies, ni à ses disparates. Ses ouvrages même n'ont ni le caractère ni la physionomie de sa conversation. Quand on le lit, on le croit livré aux choses les plus sérieuses[25]; en le voyant, on jurerait qu'il n'a jamais pu y penser; c'est tour à tour le maître et l'écolier. Il ne s'informe guère de ce qui occupe la société; les petits événements le touchent peu; il ne prend garde à rien, à personne, pas même à lui. Souvent, n'ayant rien vu, rien entendu, il est à propos: souvent aussi il dit de bonnes naïvetés; mais il est toujours agréable...

Note 23:[ (retour) ] On peut voir à ce sujet les agréables Mémoires de Garat sur Suart, t. I, p. 325, 355, 362, etc.

Note 24:[ (retour) ] Grimm, Correspondance, mai 1782.

Note 25:[ (retour) ] Illusion du goût d'alors. Pour nous, les oeuvres, la vie et la personne du poëte sont devenues ressemblantes.

«Sa figure,... une petite fille disait qu'elle était tout en zigzag. Les femmes ne remarquent jamais ce qu'elle est, et toujours ce qu'elle exprime; elle est vraiment laide, mais bien plus curieuse, je dirais même intéressante. Il a une grande bouche, mais elle dit de beaux vers. Ses yeux sont un peu gris, un peu enfoncés; il en fait tout ce qu'il veut, et la mobilité de ses traits donne si rapidement à sa physionomie un air de sentiment, de noblesse et de folie, qu'elle ne lui laisse pas le temps de paraître laide. Il s'en occupe, mais seulement comme de tout ce qui est bizarre et peut le faire rire; aussi le soin qu'il en prend est-il toujours en contraste avec les occasions: on l'a vu se présenter en frac chez une duchesse, et courir les bois, à cheval, en manteau court.

«Son âme a quinze ans, aussi est-elle facile à connaître; elle est caressante, elle a vingt mouvements à la fois, et cependant elle n'est point inquiète. Elle ne se perd jamais dans l'avenir et a encore moins besoin du passé. Sensible à l'excès, sensible à tous les instants, il peut être attaqué de toutes les manières; mais il ne peut jamais être vaincu..... Votre conversation l'attache, il est vrai; mais il passe aussi fort bien deux heures à caresser son cheval, que pourtant il oublie aussi quelquefois, ou bien à s'égarer dans les bois où, quand il n'a pas peur, il rêve à la lune, a un brin d'herbe, ou, pour mieux dire, à ses rêveries.» Elle conclut en disant: «C'est le poëte de Platon, un être sacré, léger et volage.»