C'était du moins, à coup sûr, le plus aimable des causeurs et des hôtes familiers; on se l'enviait, on se l'arrachait. On l'enlevait quelquefois pour une semaine, et il se laissait faire. On a dit de l'abbé Galiani que c'était un meuble indispensable à la campagne par un temps de pluie; à plus forte raison, et en tout temps, l'abbé Delille. Madame Lebrun, qui nous le fait connaître à merveille, raconte qu'à la Malmaison, chez madame du Moley, il était convenu, pour plus de liberté, qu'en se promenant dans les jardins, on tiendrait à la main une branche de verdure, si l'on désirait ne pas se chercher ou s'aborder: «Je ne marchais jamais sans ma branche, dit-elle; mais je la jetais bien vite, si j'apercevais l'abbé Delille.»
Madame Lebrun elle-même, avec sa facilité, son goût vif à peindre et sa séduction de coloris, me semble avoir été, dans ce même monde, une chose légère, assez semblable à l'abbé Delille. Elle peignait tout avec une singulière grâce, les personnes, les cascades, d'après nature ou de souvenir, promptement, fraîchement, comme Delille versifiait: «Nous allâmes d'abord voir, dit-elle, les cascatelles de Tivoli, dont je fus si enchantée que ces messieurs ne pouvaient m'en arracher. Je les crayonnai aussitôt avec du pastel, désirant colorer l'arc-en-ciel qui ornait ces belles chutes d'eau.» Ce mot me fait l'image de son talent, et de celui surtout du poëte son ami. Tous les endroits qui n'étaient qu'au pastel, et qui brillaient comme des fleurs, se sont fanés.
Dans cette société de M. de Vaudreuil, de M. de Choiseul-Gouffier, du prince de Ligne, du duc de Bragance, des Bouflers, des Narbonne, des Ségur, au milieu de ces conversations charmantes où nul plus que lui n'étincelait, Delille croyait aimer la campagne et ne rêvait qu'à la peindre. M. Villemain, en une de ses leçons, a remarqué qu'on se trouvait alors si bien dans le salon, qu'on mettait au plus la tête à la fenêtre pour voir la nature;... et encore, c'était du côté du jardin. Il y avait pourtant, dans le poëte, un certain fonds naïf sous la coquetterie du dehors, et il était sérieusement crédule dans son prétendu amour des champs, comme La Fontaine par exemple, s'il avait cru aimer la cour[26]. Volney tenait de d'Holbach une anecdote qui ne peint pas moins Delille que Diderot, deux figures si diverses[27]: «On venait de vanter le bonheur de la campagne devant Diderot; sa tête se monte, il veut aller passer du temps à la campagne: où ira-t-il? Le gouverneur du château de Meudon arrive en visite; il connaît Diderot, il apprend son désir; il lui assigne une chambre au château. Diderot va la voir, en est enchanté, il ne sera heureux que là: il revient en ville, l'été se passe sans qu'il retourne là-bas. Second été, pas plus de voyage. En septembre, il rencontre le poëte Delille qui l'aborde en disant: «Je vous cherchais, mon ami; je suis occupé de mon poëme; je voudrais être solitaire pour y travailler. Madame d'Houdetot m'a dit que vous aviez à Meudon une jolie chambre où vous n'allez point.»—«Mon cher abbé, écoutez-moi: nous avons tous une chimère que nous plaçons loin de nous; si nous y mettons la main, elle se loge ailleurs. Je ne vais point à Meudon, mais je me dis chaque jour: J'irai demain. Si je ne l'avais plus, je serais malheureux.»—Delille aurait été un peu embarrassé, je pense, si Diderot l'avait pris au mot, et il se serait vite ennuyé de cette chambre solitaire. La campagne fut toujours, si l'on peut dire, le dada de l'abbé Delille; il en parlait, même aveugle, comme d'un charme présent. Bernardin de Saint-Pierre, dans une lettre à sa femme, raconte que l'abbé Delille est venu s'asseoir près de lui à l'Institut: «Je l'ai trouvé si aimable et si amoureux de la campagne, dit-il, et il m'a fait des compliments qui m'ont causé tant de plaisir, que je lui ai offert de venir à Éragny...»—Après bien des lectures à l'Académie et dans les soupers, le poëme des Jardins, premier fruit raffiné de ce goût champêtre, parut en 1782, et n'eut pas de peine à fixer toute l'attention, alors si prompte.
Note 26:[ (retour) ]
Un homme de goût, qui dans sa jeunesse put étudier de près ce que de loin on confond, me fait remarquer que chez Saint-Lambert, au milieu de la roideur et de la monotonie qui nous choquent aujourd'hui, on saisirait un amour des champs, un sentiment de la nature tout autrement vrai que chez Delille. Saint-Lambert avait été élevé à la campagne; il y avait vécu. Sa description de l'été, par exemple, et de la Canicule, a bien de l'énergie et de la vérité; elle se couronne par ces beaux vers:
Tout est morne, brûlant, tranquille; et la lumière
Est seule en mouvement dans la nature entière.
Note 27:[ (retour) ] Lettres inédites de Volney, dans Bodin, Recherches sur l'Anjou.
Nous aurions peu de chose à en dire de nous-même, qui n'eût déjà été mieux dit par des contemporains. La Harpe, après en avoir entendu des extraits, le jugeait par avance un ouvrage dont les idées sont un peu usées, mais plein de détails charmants[28] L'auteur de l'Année littéraire, qui d'ailleurs allégea toujours sa férule pour Delille, prononçait[29] que le poëme de l'abbé Delille était un véritable jardin anglais: «On pourrait, dit-il, être tenté de croire que le poëme est construit de morceaux détachés et de pièces de rapport réunies sous le même titre. Les idées y semblent jetées au hasard, déchiquetées par petits couplets qu'étrangle à la fin une sentence[30].» Ce reproche est fondamental à l'égard de Delille et tient à la nature même de son procédé. Lorsqu'il débuta dans le monde, on ne songeait qu'à des morceaux, et tout dépendait du succès d'une lecture. Il alla droit à cet écueil et s'y complut. Rivarol disait de lui: «Il fait un sort à chaque vers, et il néglige la fortune du poème!» Quand Delille avait achevé quelque portion descriptive, quelque morceau, il avait coutume de dire: «Eh bien, où mettrons-nous ça maintenant?» On le voit, c'était moins un poème qu'il composait, qu'un appartement, en quelque sorte, qu'il ornait et meublait selon la fantaisie ou l'occurrence.
Note 28:[ (retour) ] Correspondance.
Note 29:[ (retour) ] 1782; lettre VIII.
Note 30:[ (retour) ] Je citerai encore ce passage judicieux: «On convient assez généralement que la manière de M. l'abbé Delille n'est ni grande ni large; que souvent même elle est froide et pénible. La grâce paraît être son caractère distinctif, mais c'est la grâce plus ingénieuse que naturelle de Boucher. Souvent il substitue l'esprit au sentiment, plus souvent il émousse et affaiblit le sentiment par l'esprit qu'il y mêle. Il affecte assez fréquemment dans son style ces tours précieux qui ressemblent aux mines des coquettes. Un autre défaut considérable de la manière de M. l'abbé Delille, c'est une vaine apparence de richesse et d'abondance qui ne consiste que dans des mots accumulés ou des énumérations fatigantes.....» (Année littéraire, 1782, lettre VIII.)
Le Mercure, qui donna sur les Jardins un pur article d'ami[31], nous montre quelle était alors dans le monde la vraie situation du poète, en ces mots: «Voici le moment que la critique attendait pour se venger de ce dupeur d'oreilles, dont le débit enchanteur la réduisait au silence. M. l'abbé Delille respecte toutes les réputations, applaudit à tous les talents, ménage l'amour-propre de tout le monde; n'importe! on affligera le sien, si l'on peut; c'est la règle. Pense-t-il être impunément le poète le plus aimable et le plus aimé?» Ce caractère inoffensif et bienveillant de l'abbé Delille le rendit, jusque bien avant dans la Révolution, étranger à toutes les querelles. Il n'était pas encyclopédiste, et il voyait Diderot, et il récitait des vers, près de Roucher qu'on lui comparait encore, aux déjeuners de l'abbé Morellet. Il n'était ni gluckiste ni picciniste, au grand déplaisir de Marmontel qui, dans son poème de l'Harmonie, disait: