Naudé n'en demandait pas tant aux souverains de son temps, et, dans cette chambre close du cardinal de Bagni, il n'est plus que de la religion de Louis XI, de Philippe de Macédoine, ou du vieil et perfide Ulysse; il cite à propos Tibère. Il donne la recette de ce qu'il croit permis au besoin, assassinat, empoisonnement, massacre; il divise et subdivise le tout avec un sang-froid inimaginable. Les conseils de modération qu'il y mêle ne font que mieux ressortir l'immoral du fond; on croirait par moments qu'il se joue: c'est comme un chirurgien curieux qui assemble des exemples de tous les jolis cas, ou comme un chimiste amateur qui étiquette avec complaisance tous ses poisons, en inscrivant sur chacun la dose indispensable et suffisante. Ce qui se dirait à peine dans quelque hardi colloque à voix basse et dans quelque débauche de cabinet entre un Borgia et son conclaviste, il le rédige et l'écrit[238]. Son apologie de la Saint-Barthélemy (au chap. III) est trop connue et résume le reste. Si, dans la façon dont il la présente, il se trouve historiquement quelques points de vérité incontestables, ils ne rachètent en rien l'horreur de l'action ni l'odieux du récit. Ce n'est point quand le sang coule à flots que l'historien doit faire parade d'essuyer et de braquer si posément sa lunette. Lui aussi, il lui convient d'être entraîné par le sentiment d'humanité et de se faire peuple un jour. Guy Patin ne trouvait, pour excuser son ami sur ce méfait, que l'influence du lieu où il écrivait alors. Lorsqu'on entre au Vatican, qu'aperçoit-on en effet dès la grande salle d'antichambre? La Saint-Barthélemy peinte et Coligny immolé.

Note 238:[ (retour) ]***put text here On lit, il est vrai, dans la préface de la première édition, que le livre n'est imprimé qu'à douze exemplaires. Passe encore, cela ne sortait pas de la confidence. Mais bientôt il en courut plus de cent. Telle est l'inconséquence toujours: on n'écrit pas pour le public, et on imprime pour lui.

Et en cette opinion extrême, n'admirez-vous pas comme Naudé et de Maistre se rencontrent? le grand croyant et le grand sceptique! c'est le cercle ordinaire, le manège de l'esprit humain.

Disons-le bien vite, en ceci Naudé, encore plus que de Maistre, se calomniait: cet apologiste de la Saint-Barthélémy est le même qui, à Rome, se montra si bon, si humain, si chaleureux pour Campanella persécuté. Après vingt-sept ans de prison, ce dominicain philosophe venait d'être rendu à la liberté par la bonté d'Urbain VIII. Naudé avait toujours admiré et vénéré Campanella (ardentis penitus et portentosi vir ingenii, comme il l'appelle sans cesse), Campanella novateur et investigateur en toutes choses, en philosophie, en ordre social, conspirateur et chef de parti un moment[239], et qui du fond d'un cachot obscur retraçait et rêvait sa Cité du Soleil. Pour célébrer cette délivrance toute récente encore, Naudé adressa, en 1632, au pape Urbain VIII, un panégyrique latin imité de ceux des anciens rhéteurs, Thémiste, Eumène. On sent, à ses frais inaccoutumés d'éloquence, qu'il parle au pontife lettré, au poëte disert, à l'Urbanité même (il fait le jeu de mots), à celui qui, suivant son expression, a moissonné tout le Pinde, butiné tout l'Hymette, et bu toute l'Aganippe. Ce ne sont que fleurs et qu'encens, ce n'est, que sucre, que miel et que rosée. Le style latin de Naudé laissa toujours à désirer pour la vraie élégance. Mais cette assez mauvaise prose poétique, cette flatterie plus que française, cette reconnaissance trop italienne, tous ces défauts du panégyrique composent, dans le cas présent, une très belle et très noble action, à savoir la défense et l'apologie, aux pieds du Saint-Siège, de la science et de la philosophie, hier encore persécutées[240].

Note 239:[ (retour) ] «Et lorsque Campanella eut dessein de se faire roi de la Haute-Calabre, il choisit très à propos pour compagnon de son entreprise un frère Denys Pontius, qui s'était acquis la réputation du plus éloquent et du plus persuasif homme qui fût de son temps... etc.» (Naudé, Coups d'État, chap. IV.)

Note 240:[ (retour) ] Voir, dans les lettres latines de Naudé, la 31e à Campanella, et la dédicace reconnaissante que celui-ci lit à Naudé de son petit traité de Libris propriis et recta Ratione studendi.—Osons dire toute la vérité. Il existe, au tome X de la Correspondance manuscrite de Peiresc (Bibliothèque du Roi), une lettre de Naudé qui semble donner un bien triste démenti à ces témoignages publics, à cet échange de bons offices et de magnifiques démonstrations entre lui et Campanella. Il paraît que ce dernier, après sa sortie de Rome et son arrivée en France, s'était licencié sur le compte de Naudé en je ne sais quelles paroles et imputations qui pouvaient avoir de la gravité. La lettre de Naudé à Peiresc, datée de Riète, 30 juin 1636, nous montre plus que nous ne voudrions l'irritation de l'offensé et son jugement secret sur l'homme qu'il avait tant admiré et célébré publiquement. On y a l'envers complet de tout à l'heure. Campanella y est taxé d'ingratitude, de légèreté, de charlatanisme effronté et d'insupportable orgueil; ce sont les inconvénients de plus d'un grand esprit, et on en a connu de tout temps qui avaient peu à faire pour tomber dans ces défauts-là. Naudé, qui n'avait admiré qu'une seule fois avec cette ferveur, et qui s'en trouvait dupe, jura sans doute qu'on ne l'y reprendrait plus. Il faut toutefois qu'il soit revenu à des sentiments plus favorables à son ancien ami, puisqu'il ne fit imprimer le Panégyrique dont nous avons parlé qu'en 1644, pour prêter hautement secours à la mémoire de Campanella mort beatissimis Thomae Campanellae Manibus, contre de certaines calomnies dont elle venait d'être l'objet. Le Panégyrique imprimé et la lettre manuscrite n'en font pas moins le plus sanglant contraste, et donnent une rude leçon au biographe littéraire qui se lierait avec candeur à ce qu'on imprime. (Voir l'Appendice à la tin du présent volume.)

Parmi les singularités de ce traité sur les Coups d'État, on a remarqué qu'il commence par Mais, comme le Moyen de Parvenir commence par Car. Naudé faisait nargue à la rhétorique dès le premier mot.

Parmi les opinions particulières qui ne font faute, est celle qui range dans les inventions des coups d'État la venue de la Pucelle d'Orléans, «laquelle, ajoute Naudé en passant, ne fut brûlée qu'en effigie.» Il ne daigne pas s'expliquer davantage. Guy Patin va plus loin et nous dit que, loin d'être brûlée, elle se maria et eut des enfants [241]. Naudé se complaisait un peu à ces sortes d'opinions paradoxales, et il admettait très-aisément la mystification du vulgaire en histoire. Il aurait cru volontiers au mariage secret de Bossuet comme il croyait au brûlement postiche de la Pucelle. C'est là un faible dans cet esprit si sain. A force de chercher finesse, on s'abuse aussi.

Note 241:[ (retour) ] Voir sur cette version le Mercure galant de novembre 1683.

«Qui peut savoir et dire ce qu'arrive à penser sur toute question fondamentale un homme de quarante ans, prudent, et qui vit dans un siècle et dans une société où tout fait une loi de cette prudence?» Naudé n'oubliait jamais cette pensée en lisant l'histoire; il en faisait surtout l'application aux grands esprits cultivés depuis la renaissance des lettres, et ce qu'il avait en Italie sous les yeux l'y confirmait. Dans cette familiarité du cardinal de Bagni et des Barberins, il dut être de ceux qui trouvent, après tout, que c'eût été un bel idéal que d'être cardinal romain dans le vrai temps. Lui qui n'était pas philosophe ni protestant à demi, il jugeait qu'il y avait plus de place encore pour des opinions quelconques sous la noble pourpre flottante de ses patrons que sous l'habit noir serré du ministre; mais c'était à condition toujours de n'en rien laisser passer[242]. Il revint d'Italie avec ce pli romain très-marqué. Ses amis, au retour, s'aperçurent d'un changement en lui. Tout en restant bon et simple d'ailleurs, sa prudence s'était fort raffinée. Dans l'habitude de la vie, il ne se confiait à personne,—«à personne, hormis à M. Moreau et à moi, nous dit Guy Patin; et quand il avoit reconnu la moindre chose dans quelqu'un, il n'en revenoit jamais: sentiment qu'il avoit pris des Italiens.»