Note 242:[ (retour) ] Dans une page du Mascurat (190), on voit trop bien en quel sens Naudé est catholique et soumis à l'Église; c'est de la même manière et dans le même esprit que Montaigne se déclarait contre les huguenots lorsqu'ils interprétaient les Écritures. La raison qu'allègue Naudé est un petit croc-en-jambe au fond. Mascurat répond à Saint-Ange, qui vient d'exprimer la conviction naïve qu'aucune doctrine pernicieuse ne saurait se fonder sur la Sainte-Écriture: «Si tu ajoutes bien entendue, dit Mascurat, je suis de ton côté; mais, à faute de suivre l'interprétation que la seule Église catholique donne à ces Livres sacrés, ils sont bien souvent causés de beaucoup de désordres, tant es moeurs à cause du livre des Rois et autres pièces du Vieil Testament, qu'en la doctrine, laquelle est bien embrouillée dans le Nouveau et par les Épîtres de saint Paul principalement: Mare enim est Scriptura divina, habens in se sensus profundos et altitudinem tudinem propheticorum enigmatum, comme disoit saint Ambroise...» Quand j'entends un sceptique, citer si respectueusement un grand saint, je me dis qu'il y a anguille sous roche.
La mort trop prompte du cardinal de Bagni, en juillet 1641, laissa Naudé au dépourvu et comme naufragé sur le rivage. Le cardinal Antoine Barberin le prit alors à son service et le recueillit avec un empressement affectueux. L'étoile de Naudé le voua toute sa vie aux Éminentissimes. Rappelé l'année suivante en France pour être bibliothécaire du Cardinal-ministre, il ne quitta Rome que comblé des bienfaits de son dernier patron. Pourtant il semble que cette perte inopinée du cardinal de Bagni ait laissé des traces dans son humeur. Il considéra dès lors sa fortune comme un peu manquée; il reconnut qu'après avoir tant usé de lui, de sa science et de ses services, on ne lui avait ménagé aucun sort pour l'avenir; il en devint disposé à se plaindre quelquefois de la destinée plus qu'il n'avait coutume de faire auparavant [243]. Nous le rencontrons fréquemment les années suivantes dans les lettres de Guy Patin, et c'est à cette date seulement que la petite société de Gentilly commence. Mais, à travers ses relations resserrées avec ses amis de France, Naudé, tout occupé de former la bibliothèque du cardinal Mazarin, s'absentait encore pour de longs et nombreux voyages en Flandre, en Suisse, en Italie de nouveau, en Allemagne, rapportant de chaque tournée des milliers de volumes et des voitures tout entières. Il nous a donné le bulletin de ses doctes caravanes dans le Mascurat [244]. Enfin, au commencement de 1647, il n'eut plus qu'à coordonner son immense butin, à organiser en quelque sorte sa conquête. Ç'allait être un beau jour pour lui, le plus beau jour de sa vie, que celui où la publicité de cet établissement unique eût été complète [245]; déjà la porte particulière à l'usage des savants était pratiquée sur la rue; déjà l'inscription latine destinée à figurer au-dessus, et qui devait dire à tous les passants (aux passants qui savaient le latin) d'entrer librement, se gravait sur le marbre noir en lettres d'or; Naudé touchait à l'accomplissement du rêve et du labeur de toute sa vie. C'est à ce moment précis que se rapporte la lettre souvent citée de Guy Patin (27 août 1648) [246]: «M. Naudé, bibliothécaire de M. le cardinal Mazarin, intime ami de M. Gassendi comme il est le mien, nous a engagés pour dimanche prochain à aller souper et coucher nous trois en sa maison de Gentilly, à la charge que nous ne serons que nous trois et que nous y ferons la débauche: mais Dieu sait quelle débauche! M. Naudé ne boit naturellement que de l'eau et n'a jamais goûté vin. M. Gassendi est si délicat qu'il n'en oseroit boire, et s'imagine que son corps brûleroit s'il en avoit bu. C'est pourquoi je puis bien dire de l'un et de l'autre ce vers d'Ovide:
Vina fugit, gaudetque meris abstemius undis [247].
Pour moi, je ne puis que jeter de la poudre sur l'écriture de ces deux grands hommes, j'en bois fort peu; et néanmoins ce sera une débauche, mais philosophique, et peut-être quelque chose davantage, pour être tous trois guéris du loup-garou et du mal des scrupules, qui est le tyran des consciences. Nous irons peut-être jusque fort près du sanctuaire...» Naudé célébrait à sa manière, dans cette petite orgie de Gentilly, sub rosa, la prochaine dédicace de ce temple de Minerve et des Muses dont il tenait les clefs, quand, le lendemain ou le jour même de la fête, la Fronde éclata [248]. Ainsi vont les projets humains sous l'oeil d'en haut ou sous le je ne sais quoi qui les déjoue. L'inscription en resta là, et le public aussi. A la seconde Fronde, ce fut bien autre chose, et, le 29 décembre 165l, le parlement rendit l'arrêt de vandalisme qui ordonnait la vente de la bibliothèque et des meubles du cardinal. Mais n'anticipons pas. Quand Naudé vit la Fronde, il put être affligé, il n'en fut point surpris. Il avait de longue main, dans ses Rose-Croix, compté sur la badauderie des Français; dans ses Coups d'État, s'il nous en souvient (chap. iv), il avait peint la populace en traits énergiques et méprisants, que l'émeute présente semblait faite exprès pour vérifier. Si tout s'était borné à cette première Fronde, il y aurait eu plutôt encore de quoi s'en gaudir entre amis.
Note 243:[ (retour) ] Une lettre de lui à Peiresc, du 20 juillet 1634 (Correspondance de Peiresc, tome X, manuscrits de la Bibliothèque du Roi), nous trahit le secret de toutes les démarches, sollicitations et suppliques trop peu dignes auxquelles la nécessité et la peur de manquer poussaient Naudé en terre étrangère: il subit l'air du pays.
Note 244:[ (retour) ] Page 254.
Note 245:[ (retour) ] Une sorte de publicité existait dès les années précédentes: la bibliothèque s'ouvrait tous les jeudis aux savants qui se présentaient: il y en avait quelquefois de quatre-vingts à cent qui y étudiaient ensemble (Mscurat, page 244).—Voir aussi, dans les Lettres latines de Roland Des Marels, la 31e du livre II; il y remercie Naudé en souvenir de quelque séance.
Note 246:[ (retour) ] Lettres choisies de Guy Palin, tome I, page 35.
Note 247:[ (retour) ] Autre témoignage: «Naudé étoit d'une vie sobre et chaste; il eut aversion de tout temps pour les assaisonnements de viandes et les recherches de table; en fait de fruits, il ne mangeoit que des châtaignes et des noisettes. Il étoit de taille élevée, de corps allègre et dispos.» (Voir l'Éloge latin de Naudé, par Pierre Hallé.)
Note 248:[ (retour) ] Les barricades sont, précisément de la même date que la lettre de Guy Patin jour pour jour, 27 août.