L'intervalle des deux Frondes fut un assez bon temps pour Naudé; il y composa (1649) son ouvrage le plus intéressant, le plus original et le plus durable: Jugement de tout ce qui a été imprimé contre le cardinal Mazarin, depuis le sixième janvier jusques à la Déclaration du premier avril mil six cens quarante-neuf, ou plus brièvement le Mascurat. C'est un dialogue entre deux imprimeurs et colporteurs de mazarinades, Mascurat et Saint-Ange. Sous ce couvert, il y défend chaudement et finement le cardinal son maître, et montre la sottise de tant de propos populaires qui se débitaient à son sujet; puis, chemin faisant, il y parle de tout. La bonne édition du Mascurat, la seconde, est un gros in-4° de 718 pages. Le livre fait encore aujourd'hui les délices de bien des érudits friands; Charles Nodier, dit-on, le relit ou du moins le refeuillette une fois chaque année. M. Bazin, l'historien de la France sous Mazarin, en a beaucoup profité dans son spirituel récit. Naudé, si enfoui par le reste de ses oeuvres, garde du moins, par celle-ci, l'honneur d'avoir apporté une pièce indispensable et du meilleur aloi dans un grand procès historique: son nom a désormais une place assurée en tout tableau fidèle de ce temps-là. Je voudrais pouvoir donner idée du Mascurat à des lecteurs gens du monde, et j'en désespère. Dans ce style resté franc gaulois et gorgé de latin, il trouve moyen de tout fourrer, de tout dire; je ne sais vraiment ce qu'on n'y trouverait pas. Il y a des tirades et enfilades de curiosités et de documents à tout propos, des kyrielles à la Rabelais, où le bibliographe se joue et met les séries de son catalogue en branle, ici sur tous les novateurs et faiseurs d'utopies (pages 92 et 697), là sur les femmes savantes (p. 81); plus loin, sur les bibliothèques publiques (p. 242); ailleurs, sur tous les imprimeurs savants qui ont honoré la presse (p. 691); à un autre endroit, sur toutes les académies d'Italie (p. 139, 147), que sais-je[249]? Pour qui aurait un traité à écrire sur l'un quelconque de ces sujets, le Mascurat fournirait tout aussitôt la matière d'une petite préface des plus érudites; c'est une mine à fouiller; c'est, pour parler le langage du lieu, une marmite immense d'où, en plongeant au hasard, l'on rapporte toujours quelque fin morceau.
Note 249:[ (retour) ] Et encore (page 370) il enfile toutes sortes d'historiettes sur des réponses faites par bévue, et se moque en même temps de la rhétorique; il y trouve son double compte d'enfileur de rogatons érudits et de moqueur des tours oratoires.—Il ne trouve pas moins son double compte de fureteur historique et de défenseur du Mazarin, lorsqu'il se donne (page 266) le malin plaisir d'énumérer tous les profits et pots-de-vin de l'intègre Sully, lequel «tira trois cens mille livres pour la démission, de sa charge des Finances et de la Bastille; soixante mille pour celle de la Compagnie de la Reine-Mère; cinquante mille pour celle de Surintendant des Bâtiments; deux cens mille pour le Gouvernement de Poitou; cent cinquante mille pour la charge de Grand-Voyer, et deux cens cinquante mille pour récompense ou plutôt courretage de beaucoup de bénéfices donnés à sa recommandation.» Et le fin Naudé part de là pour opposer le désintéressement du Mazarin; mais il tenait encore plus, je le crains bien, à ce qu'il avait lâché en passant contre cette renommée populaire de Sully.
La scène se passe au cabaret; on y boit à même des pots, on y mange des harengs saurets, tout s'en ressent. On a remarqué que la plaisanterie d'une nation ressemble (règle générale) à son mets ou à sa boisson favorite. On n'a donc ici ni le pudding de Swift, ni le Champagne ou le moka de Voltaire. Le Mascurat de Naudé, c'est une espèce de salmigondis épais et noir, un vrai fricot comme nos aïeux l'aimaient, où il y a bien du fin lard et des petits pois. On y lit (p. 231) une grande discussion sur la poésie macaronique; ce livre est une espèce de macaronée aussi.
Au commencement du Mascurat il n'est pas huit heures et demie du matin (page 13): les deux compagnons entrent au cabaret et s'attablent pour discourir à l'aise a mane ad vesperam (p. 38). A la page 322, on les voit qui dînent. Page 349, Saint-Ange frappe pour demander à boire. Page 379, il continue de mâcher et de boire. Page 385, il est question de plat qui se refroidit. Page 386, Mascurat s'absente un bon quart d'heure, ou une bonne heure, dit Saint-Ange qui l'attend. C'en est assez pour donner idée de la composition étrange de cet autre Neveu de Rameau. A travers ces divers incidents de la journée, le dialogue dure toujours.
Le caractère de Saint-Ange, c'est le gros bon sens, près de Mascurat qui représente l'érudit rusé: «Tu m'emportes, lui dit à certain moment Saint-Ange, comme l'aigle fait la tortue, hors de mon élément; revenons...» Et plus loin, lorsque Mascurat lui énumère complaisamment les grands génies de première classe, les douze preux de pédanterie: Archimède, Aristote, Euclide, Scot (Duns), Calculator, etc. (je fais grâce des autres), le matois Saint-Ange répond: «Tu m'endors quand tu me parles de tous ces auteurs-là que je ne connois point; il y avoit l'autre jour un homme bien sensé, chez «Blaise, qui n'y faisoit pas tant de finesse; car il disoit que la Sagesse de Charron et la République de Bodin étoient les meilleurs livres du monde, et sa raison étoit que le premier enseigne à se bien gouverner soi-même, et le second à bien gouverner les autres... Ce discours, à te dire vrai, me tient lieu de démonstration et me persuade bien davantage que ne font tous les mathématiciens et philosophes; mais tu as l'esprit si sublime que tu voudrois toujours être avec les auteurs de la première classe. Pour moi, je me tiens aux médiocres, c'est-à-dire à ceux que tu appelles honnêtes gens et bons esprits.» Naudé, en écrivant cette charmante page, ne comprenait-il donc pas que le nombre de ces honnêtes gens et de ces bons esprits vulgaires à la Saint-Ange allait augmenter assez pour faire un public qui ne serait plus la populace? Le tiers état de Sieyès était au bout, notre classe moyenne.
Si Naudé ne comptait pas assez sur ce prochain monde des bons esprits, il semble avoir encore moins soupçonné qu'une autre portion plus délicate s'y introduirait, et que l'heure approchait où il faudrait écrire en français pour être lu même des femmes. Chez Naudé, les femmes n'entrent pas; latin à part, il y a des grossièretés.
La finesse d'ailleurs, la raillerie couverte, la sournoiserie même de l'auteur entre ces deux bons compères, Saint-Ange et Mascurat, va aussi loin qu'on peut supposer. Je veux trahir et prendre sur le fait sa méthode habituelle. A un endroit, par exemple, il énumère au long les académies d'Italie; rien de plus intéressant pour les esprits académiques; on croirait, à la complaisance du détail, que Naudé admire, qu'il se prend; pas du tout. Prenez garde: voilà qu'à la fin, citant Pétrone sur les déclamateurs, il montre que ces façons pompeuses d'exercice littéraire ne servent au fond de rien, que les vrais grands écrivains sont de date antérieure, que les bons esprits vont à ces nouvelles Académies comme les belles femmes au bal, c'est-à-dire sans en chercher autre profit que d'y passer le temps agréablement et de s'y faire voir et admirer.—Sur quoi Saint-Ange, un peu surpris du revers, dit à Muscurat: «Tu fais justement comme ces vaches qui attendent que le pot au lait soit plein pour le renverser[250]...» Voilà, en bon français, la méthode de Gabriel Naudé et des grands sceptiques.
Note 250:[ (retour) ] Page 152.
En matière religieuse, il ne procède pas autrement, et c'est ici que le mot de sournoiserie s'applique à merveille. Ainsi, à propos de l'Alcoran, dont les paroles, dit Mascurat (page 345), sont très-belles et bonnes, quoique la doctrine en soit fort mauvaise, Saint-Ange se récrie, et Mascurat répond entre autres choses: «... Joint aussi qu'il est hors le pouvoir d'un homme, tant habile qu'il soit, de connoître quelle est la religion des Turcs, soit pour la foi ou les cérémonies, par la seule lecture de l'Alcoran; tout de même, SANS COMPARAISON TOUTEFOIS, qu'un homme qui n'auroit lu que le Nouveau Testament, ne pourroit jamais connoître le détail de la religion catholique, vu qu'elle consiste en diverses règles, cérémonies, établissements, institutions, traditions et autres choses semblables que les papes et les conciles ont établies de temps en temps, et pièces après autres, conformément à la doctrine contenue implicité ou explicité dans ledit livre.» On a le venin.
J'aime mieux citer une belle page philosophique, et même religieuse à la bien prendre, qui rentre dans une pensée souvent exprimée par lui. Il s'agit de je ne sais quel conseil (page 229) dont Saint-Ange croit que les politiques d'alors pourraient tirer grand profit; Mascurat répond: «Quand ils le feroient, Saint-Ange, ils ne réussiroient pas mieux au gouvernement des États et empires que les plus doctes médecins font à celui des malades; car il faut nécessairement que les uns et les autres prennent fin, tantôt d'une façon et tantôt de l'autre: Quotidie aliquid in tam magno orbe mutatur, nova urbium fundamenta jaciuntur, nova gentium nomina, extinctis nominibus prioribus aut in accessionem validioris conversis, oriuntur (chaque jour quelque changement s'opère en ce vaste univers; on jette les fondations de villes nouvelles; de nouvelles nations s'élèvent sur la ruine des anciennes dont le nom s'éteint ou va se perdre dans la gloire d'un État plus puissant). Je ne dis pas toutefois qu'un peu de régime ne fasse grand bien, et que tant de livres qu'écrivent tous les jours les médecins de vita proroganda soient inutiles; mais aussi en faut-il demeurer dans leurs termes, et ne pas attendre des remèdes l'éternité que Dieu seul s'est réservée.»—Et dans les Coups d'État (chap. IV) il avait dit: «Il ne faut donc pas croupir dans l'erreur de ces foibles esprits qui s'imaginent que Rome sera toujours le siége des saints Pères, et Paris celui des rois de France.» Je trouve que, de nos jours, les sages eux-mêmes ne sont pas assez persuadés que de tels changements restent toujours possibles, et l'on met volontiers en avant un axiome de nouvelle formation, bien plus flatteur, qui est que les nations ne meurent pas.