Note 42:[ (retour) ] Les circonstances sociales s'en mêlèrent et y mirent le sens. D'ailleurs, à la politique proprement dite, est-il besoin de le dire? Delille n'y avait jamais rien entendu. Un jour (à Londres, je crois), dans un dîner où était l'abbé Dillon, il avait jasé sur ce chapitre à tort et à travers. Quand il eut fini, l'abbé Dillon lui dit: «Allons, l'abbé, il faudra que vous nous mettiez tout cela en vers, pour nous le faire avaler.»
Note 43:[ (retour) ] Mais rien n'égale, comme violence et infamie, un certain pamphlet intitulé Examen critique du, poème de la Pitié, précédé d'une Notice sur les faits et gestes de l'auteur et de son Antigone (Paris, 1803). L'anonyme, qui paraît avoir connu depuis longtemps Delille, s'attache, en ennemi intime, à flétrir toute sa vie; il fait d'ailleurs de la publication de la Pitié un crime d'État, et le dénonce au Gouvernement consulaire. Quelques anecdotes, toujours suspectes, ne rachètent pas suffisamment, même pour les curieux et indifférents, l'odieux de semblables libelles.
Tous ces ouvrages, excepté le dernier, le poème de la Conversation, eurent un succès de vente et de lecture dont il est piquant de se souvenir. Les livres de Delille se tiraient d'ordinaire à vingt mille exemplaires, pour la première édition. L'Enéide, par exception, se publia à cinquante mille exemplaires. Elle fut achetée à l'auteur quarante mille francs d'abord, bien grande somme pour le temps. En tout, ce n'était pourtant que deux volumes, qu'on gonfla et qu'on doubla de notes. Dans les châteaux, dans les familles, en province, partout, abondaient les poèmes de Delille; on y trouvait, sous une forme facile et jolie, toutes choses qu'on aimait à apprendre ou à se rappeler, des souvenirs classiques, des allusions de collége à la portée de chacun, des épisodes d'un romanesque touchant, des noms historiques, des infortunes ou des gloires aisément populaires, des descriptions de jeux de société ou d'expériences de physique, des notes anecdotiques ou savantes, qui formaient comme une petite encyclopédie autour du poëme, et vous donnaient un vernis d'instruction universelle. Enfant, j'ai connu le manoir où en 1813, pour charmer les vacances d'automne, on avait dans le grand salon un jeu de solitaire, un orgue avec des airs nouveaux; on apportait quelquefois une optique pour voir les insectes ou les vues des capitales. Un volume de Delille était sur la cheminée, et, sans aucun décousu, on passait de l'insecte de l'optique à l'araignée de Pellison[44]. Mais si, le doigt s'égarant, on remontait dans le volume à quelques pages de là, si on lisait à haute voix le portrait de Jean-Jacques:
Hélas! il le connut ce tourment si bizarre,
L'écrivain qui nous fit entendre tour à tour
La voix de la raison et celle de l'amour, etc.;
oh! alors, comme l'émotion croissante succédait! comme on chérissait le poëte et celui qu'il nous peignait en vers si tendres, et comme ce pauvre et sensible Jean-Jacques devenait l'entretien de toute une heure!—à moins que quelqu'un pourtant, ouvrant les Trois Règnes qui étaient à côté, ne tombât sur le Jeu de raquette, ce qui en donnait l'idée et faisait diversion.
Note 44:[ (retour) ] Imagination, chant VI.
Aujourd'hui encore, si, à la campagne, un jour de pluie, vers une fin d'automne, reprenant le volume négligé, on retrouvait tout d'abord (sujet de circonstance) le Coin du feu, celui de l'Homme des Champs ou celui des Trois Régnes, diversement spirituels ou touchants, on serait charmé à bon droit, on s'étonnerait d'avoir pu être si sévère pour le gracieux poëte, et l'on s'écrierait en relisant la page: Son génie est là!
Je n'aborderai pas en particulier chacun des ouvrages publiés par Delille à dater de 1800; ce serait répéter à chaque examen nouveau les mêmes critiques, les mêmes éloges, et je n'aurais guère rien à en dire d'ailleurs qui n'ait été trouvé par des contemporains mêmes. Ginguené a jugé l'Homme des Champs avec un mélange de sévérité et de bienveillance qui fait honneur à son esprit et à la critique de son temps. Geoffroy, quoique du même parti politique que Delille, s'est montré beaucoup plus sévère dans la nouvelle Année littéraire qu'il essaya alors, et il ménagea moins l'aimable auteur que l'ancienne Année littéraire ne l'avait fait. Fontanes, bien qu'ami du poëte et défenseur du poëme, cacha sous beaucoup d'éloges des critiques moins détaillées, mais au fond à peu près les mêmes que celles de Ginguené, et qui acquièrent sous sa plume favorable une autorité nouvelle. Ginguené encore a jugé dans la Décade la traduction de l'Énéide, et cette fois sa sévérité plus rigoureuse va chercher les négligences et le faux jusque dans les moindres replis de ce faible ouvrage[45]. Les amis de Delille se rejetaient sur quelques morceaux où ils admiraient un grand mérite de difficulté vaincue, l'épisode d'Entelle et de Darès, et en général la description des jeux. Bientôt la Décade cessant, le parti philosophique perdit son organe habituel en littérature et son droit public de contradiction: le champ libre resta aux éloges. Même dans ces éloges des amis triomphants de Delille, nous retrouverions toutes les critiques suffisantes sur l'absence de composition et les hasards de marqueterie de ses divers ouvrages. M. de Feletz a écrit le lendemain de sa mort: «J'oserai dire qu'il a été plus heureusement doué encore comme homme d'esprit que comme grand poète.» En y mettant moins de prenez-y-garde, nous ne dirions guère autrement. Mais il convient d'insister sur une seule objection fondamentale qui embrasse tous les ouvrages et l'ensemble du talent de Delille: nous lui reprocherons de n'avoir eu ni l'art ni le style poétique.