Note 41:[ (retour) ] Je trouve dans l'extrait de Ginguené que l'homme d'esprit réfuté aux premières lignes de la préface de l'Homme des Champs, M. de M., est Sénac de Meilhan; ce qui me paraît plus vraisemblable que M. de Mestre, qu'on lit dans beaucoup d'éditions subséquentes de Delille.

Cette monarchie, bien suffisamment légitime, où il allait s'asseoir, ne se déclarait pas moins par certaines attaques démesurées et désespérées, et qui étaient en petit comme les conspirations républicaines de même date contre Bonaparte.

En regard du trophée poétique que lui dressaient ses amis, il parut une brochure intitulée Observations classiques et littéraires sur les Géorgiques françaises, par un Professeur de belles-lettres (an IX). Il y était dit: «Comment se flatter de ramener l'opinion sur un ouvrage qui, même avant la publicité, était dévoué à l'apothéose?» On y supputait que, dans un ouvrage de 2,642 vers, il se trouvait:

643 répétitions,
558 antithèses,
498 vers symétriques,
294 vers surchargés,
164 vers léonins.

Total: 2,157.

En tête du volume se voyait une caricature d'après le dessin d'un élève de David. Le poète, en costume d'abbé, tournait le dos à la Nature et dirigeait ses pas et sa lorgnette vers le Temple du mauvais Goût. Des farfadets lui présentaient des hochets et des guirlandes. Sa chatte Raton était à ses pieds; il se couvrait la tête d'un parasol, et on lisait au-dessous ces deux vers de l'Homme des Champs:

Majestueux Été, pardonne à mon silence!

J'admire ton éclat, mais crains ta violence.

M. Emile Deschamps, dans sa spirituelle préface des Études françaises et étrangères, et nous tous, railleurs posthumes de Delille, nous sommes venus tard, et n'avons, même là-dessus, rien inventé.

Il ne rentra en France que deux ans après, en 1802, pendant l'impression du poème de la Pitié. L'apparition de ce livre fut un événement politique[42]. Absent et plus hardi de loin, Delille avait été dans quelques vers jusqu'à invoquer la vengeance des rois de l'Europe contre la France: cela sortait de la pitié. Il avait toutefois insisté pour que les vers restassent. De près, il sentit le péril. Six vers, qu'il ne désavoua pas, furent, sans façon, substitués par un ami plus sage, et qui prit sur lui d'ôter au poète l'embarras de se rétracter. A cela près, l'inspiration de la Pitié ne parut pas moins suffisamment royaliste et bourbonienne. On peut voir dans les notes de M. Fiévée à Bonaparte (avril 1803) le frémissement de colère qu'excitait autour du Consul un succès impossible à réprimer. Il y eut une brochure intitulée Pas de pitié pour la Pitié! de Carrion-Nisas ou de quelque autre pareil. On n'y approuvait du poème que les six vers qui avaient été substitués à ceux de Delille[43]. A partir de ce moment, les ouvrages amassés en portefeuille par Delille se succédèrent rapidement et dans un flot de vogue ininterrompu: l'Enéide, 1804; le Paradis perdu, 1805; l'Imagination, 1806; les Trois Règnes, 1809; la Conversation, 1812. C'était le fruit des vingt années précédentes; de plus, Delille aveugle ne sortait guère, et, en tutelle de sa femme, versifiait sans désemparer.