Mais ces Arcadies, ces îles Fortunées n'existent que dans les nuages de l'espérance ou du souvenir. Elles fuient et reculent quand on les cherche; lors même qu'elles se bornent à des beautés naturelles dans des lieux trop célébrés, il n'est pas bon d'en vouloir de trop près vérifier l'image: cette Arcadie alors se hérisse de broussailles. «Quand j'ai visité les rives du Lignon sur la foi de D'Urfé, disait Jean-Jacques à Bernardin dans une de leurs promenades hors Paris, je n'ai trouvé que des forges et un pays enfumé.» Vaucluse, dit-on, est un pays brûlé du soleil et où il faut gravir longtemps avant de reconnaître quelques-uns des traits immortels. L'église et l'allée des Pamplemousses ne valent pas, assure un récent voyageur, la description qu'en a donnée notre poëte. Ascrée, ce plus antique des séjours consacrés et harmonieux, Ascrée près de l'Hélicon, n'était qu'un pauvre bourg, nous dit Hésiode, d'un mauvais hiver et d'un été pire encore [54].

Note 54:[ (retour) ] Il faut lire la spirituelle lettre de M. de Guilleragues à Racine sur son désappointement à la vue de cette Grèce si peu faite comme on se le figurait sous Louis XIV.

Bernardin, qui ne cherchait pas seulement des lieux rêvés d'avance et embellis, mais qui voulait des hommes heureux et sages, alla donc de mécomptes en mécomptes. Il est certain que son caractère en souffrit et qu'une aigreur désormais incurable se glissa au revers de cette imagination tendre, à travers cette sensibilité charmante. Bernardin, cet écrivain si aimant, ce bienfaisant initiateur de toutes les jeunes âmes à l'intelligence de la nature, ce père de Virginie et de Paul, si béni dans ses enfants, était-il donc un homme dur, tracassier, comme l'ont dit, non pas seulement des libellistes, mais des témoins honnêtes et graves; comme le disait Andrieux, par exemple, en forçant sa faible voix: «C'était un homme dur, méchant?» Avait-il en effet contracté, dans le cours d'une vie dépendante et gênée, des habitudes de sollicitation peu dignes? Avait-il conçu dans ses querelles avec les savants, et sous prétexte de défendre Dieu contre les athées, des haines violentes qui s'exhalaient en toute circonstance [55]? était-il de peu d'esprit, à part son talent, et, comme il est dit dans d'illustres Mémoires où chaque trait porte, d'un caractère encore au-dessous de son esprit? Cela serait triste à penser; un tel désaccord entre le caractère et le talent, entre la vie pratique et les oeuvres, concevable après tout dans des hommes de génie plus ou moins ironiques ou égoïstes, ne se peut admettre aisément chez celui dont le talent a pour inspiration et pour devise principale l'amour des hommes, la miséricorde envers les malheureux, toutes les vertus du coeur et de la famille. M. Hugo, dans sa belle pièce de la Cloche, a donné de ces désaccords une explication poétique qui s'étend à beaucoup de cas, mais qui ne satisfait point encore pour Bernardin de Saint-Pierre, dont le talent a d'autres effets que ceux d'un timbre éclatant et sonore. Le talent, je le sais, est bien à l'origine un talent gratuit, une sorte de prédestination non méritée, une grâce en un mot dans toute la rigueur du sens augustinien et janséniste, indépendamment de la volonté et des oeuvres ordinaires de la vie. C'est, au sein de l'individu doué, un de ces mystères qui marquent combien la seule observation psychologique rencontre en d'autres termes les mêmes problèmes que la théologie. Particularisons le mystère. Bernardin de Saint-Pierre, retiré du monde après tant de recherches errantes, tant d'irritations et d'aigreurs, écrivant, au haut de son pauvre logis de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, sous ces mêmes toits autrefois sanctifiés par Rollin, les belles pages de ses Études qu'il mouille de larmes, Bernardin est bon, et ne ment assurément ni aux autres ni à lui-même. Les susceptibilités et les souillures se noient dans un quart d'heure de ces larmes qui, comme la prière, abreuvent, purifient, baptisent de nouveau une âme. Il est seul; son chien couché est à ses pieds; sa vue s'étend vers un horizon immense par delà les fumées du soir, jusqu'à la colline qui sera bientôt celle des tombeaux[56]; il n'a pu sortir de tout le jour, de toute la semaine, faute de quelque argent qui lui permît de prendre une voiture, et il n'a pas reçu la plus petite lettre de son protecteur, M. Hennin; qu'importe? il tient la plume, la grâce céleste descend, la magie commence, la première beauté de coeur a brillé. Sitôt que ce talent se lève, c'est comme une lune qui idéalise tout, môme les monceaux et les terres pelées et les vilainies informes aux faubourgs des villes; au dedans de lui, au dehors, un manteau lumineux et velouté s'étend sur toutes choses.

Note 55:[ (retour) ] M. Viollet-le-Duc m'a raconté que, dînant un jour chez Édon avec Bernardin de Saint-Pierre, la conversation s'engagea sur les philosophes révolutionnaires pratiques, les athées en bonnet rouge, les Dorat-Cubières, Sylvain Maréchal, etc., et que le beau vieillard s'indignait au point de s'écrier, tout en rougissant, que s'il les tenait entre ses mains, il les étranglerait, tant son exécration contre eux était violente! Mais il ne faudrait pas prendre au mot ces éclats de haine chez les âmes honnêtes. Le premier président de Lamoignon ne faisait sans doute que rire, quand, à force d'être pompéien, il applaudissait, dans son beau jardin de Bâville, Guy Patin s'écriant: «Si j'eusse été au sénat quand on y tua Jules César, je lui aurais donné le vingt-quatrième coup de poignard.» Mais M. de Malesherbes (ce qui était plus sérieux) disait à propos de ses anciennes liaisons rompues avec les philosophes: «Si je tenais en mon pouvoir M. de Condorcet, je ne me ferais aucun scrupule de l'assassiner.» Mauvaises manières de dire en ces nobles bouches, qui prouvent la part de l'infirmité humaine et du vieux levain toujours aisé à soulever; pas autre chose.

Note 56:[ (retour) ] Le Père la Chaise.

Mais il me faut pour Bernardin une explication, une apologie plus particulière encore: car il est l'exemple le plus souvent invoqué et le plus désespérant de ce désaccord que je veux amoindrir, si je ne peux le repousser. C'est qu'on doit tenir compte aux natures sensibles de l'irritation plus grande qu'elles reçoivent des contacts et des piqûres. Aux peaux plus fines, l'air mauvais est plus irritant; et si l'on n'y prend garde, il s'ensuit des maladies singulières. Quand la religion précise et pratique n'intervient pas pour tout transformer en épreuve et en sujet de bénédiction, il y a danger que les plus grandes tendresses soient justement celles qui s'infiltrent et s'aigrissent le plus. Racine, qui était aisément caustique autant que tendre, n'échappa peut-être à ce mal d'aigreur que par la vraie dévotion. Qu'on se figure en effet dans ses rapports avec le monde une sensibilité très-fine, très-exquise, qui pénètre vite les motifs cachés, les racines mauvaises des actions, qui saisit la pensée sous l'accent, la fausseté à travers le sourire, qui subodore en quelque sorte les défauts des autres mieux qu'eux-mêmes, et s'en incommode promptement[57]. Qu'on se figure ce que c'est qu'un talent, une supériorité comme celle de Bernardin de Saint-Pierre, qu'on porte pendant plus de quarante ans sans pouvoir se la prouver ou à soi-même ou aux autres. Que de chocs dans la foule, qui vous renfoncent douloureusement ce talent ignoré qu'on tient contre son coeur? quel rude cilice qu'un talent pareil tant qu'il est tourné en dedans! et comme il est difficile de ne pas regimber à chaque coudoiement sous ces pointes rentrantes!

Note 57:[ (retour) ] «Une seule épine me fait plus de mal que l'odeur de cent roses ne me fait de plaisir..... La meilleure compagnie me semble mauvaise si j'y rencontre un important, un envieux, un médisant, un méchant, un perfide...» (Préambule de l'Arcadie.)

Bernardin de Saint-Pierre était donc foncièrement bon, j'aime à le croire; mais il était devenu, par la fâcheuse expérience des hommes, irritable, méfiant et susceptible. Avec les gens simples et sans vanité, comme Mustel, comme le Genevois Duval, Taubenheim et Ducis, il était tel que ses ouvrages le montrent, tel que nous le voyons dans ses promenades au mont Valérien avec Rousseau, quand il reçut de lui, comme on l'a dit heureusement, le manteau d'Élie, tel enfin que l'aimait sa vieille bonne Marie Talbot; mais il ne fallait qu'un certain vent venu du monde pour réveiller ses âcretés et ses humeurs.

Lorsque Bernardin arriva de l'Ile-de-France à Paris en 1771, il n'était pas encore ainsi ulcéré; mais les mécomptes qu'il eut à subir dans la société parisienne achevèrent vite ce qu'avaient commencé ses infortunes au dehors. Il fut adressé par M. de Bretceuil à d'Alembert, qui le reçut bien, et qui l'introduisit dans la société de mademoiselle de Lespinasse: il ne pouvait plus mal tomber en fait de pittoresque. Cette personne, si distinguée par l'esprit et par l'âme, a laissé deux volumes de lettres passionnées, dans lesquelles il y a chaleur à la fois et analyse, mais pas une scène peinte, pas un tableau qu'on retienne. Il visitait de temps en temps Jean-Jacques, rue Plâtrière. Le crédit de d'Alembert lui procura un libraire pour la relation de son voyage à l'Ile-de-France. Cette relation, sous forme de lettres, qui parut en 4773, sans qu'il y mît son nom, eut du succès et en méritait. Quoique l'auteur s'excuse presque d'avoir oublié sa langue durant dix années de voyages et d'absence, le style est déjà tout formé, et l'on y retrouve plus d'une esquisse gracieuse et pure de ce qui est devenu plus tard un tableau. Bernardin, dans ses voyages, avait toujours beaucoup écrit; il composait des mémoires pour les bureaux, il rédigeait des journaux pour lui; arts, morale, géographie, affaires du temps, il tenait compte de tout. Ses lettres particulières étaient fort soignées; il citait à M. Hennin Euripide ou Épictète; Rulhière lui disait dans une réponse: «Votre lettre, mon cher ami, est une véritable églogue.» Bernardin avait fait comme les peintres qui, pendant leurs courses errantes, amassent une quantité d'esquisses et d'aquarelles dans leurs cartons. Le Voyage à l'Ile-de-France est donc déjà d'un écrivain exercé, et par endroits éloquent. Dès la première page je lis ce mot, qui révèle tout le caractère du peintre: «Un paysage est le fond du tableau de la vie humaine.» La lettre quatrième, écrite au moment du départ, m'apparaît, dans sa sensibilité discrète, comme toute mouillée de pleurs: «Adieu, amis plus chers que les trésors de l'Inde!... Adieu, forêts du Nord que je ne reverrai plus! Tendre amitié! sentiment plus cher qui la surpassiez! temps d'ivresse et de bonheur qui s'est écoulé comme un songe! adieu... adieu... On ne vit qu'un jour pour mourir toute la vie.» C'est, on le voit, un touchant et dernier retour vers ces mois de félicité en Pologne, un dernier soupir vers la princesse Marie. Cette passion, dont on peut lire le récit complaisamment tracé par le biographe de Bernardin de Saint-Pierre, m'offre bien l'idéal des amours romanesques, comme je me les figure: être un grand poète, et être aimé avant la gloire! exhaler les prémices d'une âme de génie, en croyant n'ûtre qu'un amant! se révéler pour la première fois tout entier, dans le mystère!

D'autres pages touchantes du Voyage, et qui trahissent bien, dans sa sincérité première, ce talent de coeur tout à fait propre au nouvel écrivain, sont celles où il se reproche comme une faute essentielle de n'avoir pas noté dans son journal les noms des matelots tombés à la mer. Parmi les esquisses déjà neuves et vives, qui plus tard se développeront en tableau, je recommande un coucher de soleil[58], dont on retrouve exactement dans les Études, au chapitre des Couleurs, les effets et les intentions, mais plus étendues, plus diversifiées: c'est la différence d'un léger pastel improvisé, et d'une peinture fine et attentive. Bien des pages de Paul et Virginie ne sont que le composé poétique et coloré de ce dont on a dans le Voyage le trait réel et nu. Pour n'en citer qu'un exemple, le pèlerinage de Virginie et de son frère à la Rivière-Noire est fait, dans le Voyage, par Bernardin accompagné de son nègre, et lorsqu'au retour, avant d'arriver au morne des Trois-Mamelles, il faut traverser la rivière à gué, le nègre passe son maître sur ses épaules: dans le roman, c'est Paul qui prend Virginie sur son dos. Ainsi l'imagination, d'un toucher facile et puissant, transfigure et divinise tout dans la souvenir.