Note 58:[ (retour) ] Pages 47 et 48, tome Ier de l'édition de M. Aimé-Martin.

En maint endroit de sa relation, le voyageur ne se montre que médiocrement enthousiaste de cette nature que bientôt, l'horizon aidant et la distance, il nous peindra si magnifique et si embaumée. Lemontey, dans son Étude sur Paul et Virginie, a remarqué que ces mêmes sites, qui deviendront sous la plume du romancier les plus enviables de l'univers et un Éden ravissant, ne sont représentés ici que comme une terre de Cyclopes noircie par le feu. S'il y a quelque exagération à dire cela, il faut convenir que Bernardin parle à chaque instant de cette terre raboteuse, toute hérissée de roches, de ces vallons sauvages, de ces prairies sans fleurs, pierreuses et semées d'une herbe aussi dure que le chanvre; mais la tristesse de l'exil rembrunissait tout à ses yeux. Il nous confesse son secret en finissant: «Je préférerais, de toutes les campagnes, nous dit-il, celle de mon pays, non pas parce qu'elle est belle, mais parce que j'y ai été élevé.... Heureux qui revoit les lieux où tout fut aimé, où tout parut aimable, et la prairie où il courut, et le verger qu'il ravagea!» Le voyageur lassé va même jusqu'à préférer Paris à toutes les villes, parce que le peuple y est bon et qu'on y vit en liberté. Que de promptes amertumes de toutes sortes suivirent et corrigèrent ce vif élan de retour, cet embrassement de la patrie! Refoulé de nouveau et contristé dans le présent, le séjour déjà lointain de l'Ile-de-France s'embellit pour lui alors, et sa pensée y revola, comme la colombe au désert, pour y replacer le bonheur.

Un endroit du Voyage touche directement à l'innovation pittoresque de l'auteur et à la conquête particulière que méditait son talent: «L'art de rendre la nature, dit-il, est si nouveau, que les termes môme n'en sont pas inventés. Essayez de faire la description d'une montagne de manière à la faire reconnaître: quand vous aurez parlé de la base, des flancs et du sommet, vous aurez tout dit; mais que de variété dans ces formes bombées, arrondies, allongées, aplaties, cavées, etc.! Vous ne trouvez que des périphrases; c'est la même difficulté pour les plaines et les vallons. Qu'on ait à décrire un palais, ce n'est plus le môme embarras.... Il n'y a pas une moulure qui n'ait son nom.» Bernardin triompha de cette difficulté et de cette disette en introduisant, en insinuant dans le vocabulaire pittoresque un grand nombre de mots empruntés aux sciences, aux arts, à la navigation, à la botanique, etc., etc.; il particularisa beaucoup plus que Rousseau en fait de nuance. Dans la description du coucher de soleil citée, plus haut, il est question des vents alizés qui le soir calmissent un peu, et des vapeurs légères propres à réfranger les rayons; deux mots que le Dictionnaire de l'Académie n'a pas adoptés encore. Tous ces tons d'origine diverse se fondaient sous son pinceau facile en une simple et belle harmonie. Mais s'il savait toujours être idéal dans l'effet de l'ensemble, il ne reculait pas sur la vérité, infinie familière, du détail. Les noms bizarres d'oiseaux lointains ne l'effrayaient pas; les couleurs de fumée de pipe aux flancs des nuages avaient place sur sa toile à côté des réseaux de safran et d'azur. La lecture du Plutarque d'Amyot l'avait de longue main apprivoisé à la naïveté franche. La merveille, c'est que chez Bernardin l'innovation n'a pas le moins du monde le caractère de l'audace, tant elle est ménagée sous des jours adoucis, tant elle nous arrive dans la mélodie flatteuse. Toujours et partout suavité et charme; toujours le contraire de la crudité et de la discordance[59].

Note 59:[ (retour) ] Quelqu'un l'a dit d'une manière assez vive et assez plaisante: «Chateaubriand est le père du romantisme, Jean-Jacques le grand-père, Bernardin l'oncle, et un oncle arrivé de l'Inde exprès pour cela.»

La publication du Voyage à l'Ile-de-France fut suivie, pour Bernardin, de longues tracasseries et de désagréments dont il s'exagéra sans doute l'amertume. Une dispute qu'il eut avec son libraire le mit mal, à ce qu'il crut, dans la société de mademoiselle de Lespinasse, et il s'en retira malgré une lettre rassurante de d'Alembert. Il ne se crut pas en meilleure veine plus tard dans la société de madame Necker, qu'il fréquenta quelque temps; et le triste succès, si souvent raconté, delà lecture de Paul et Virginie dans ce cercle, était bien fait pour le décourager. Lorsqu'il visitait, en 1771, Jean-Jacques dans son pauvre ménage de la rue Plâtrière, lorsqu'il avait tant de peine à lui faire accepter un petit présent de café, et qu'il s'avançait avec des alternatives de bon accueil et de bourrasque, dans la familiarité du grand homme méfiant et sauvage, Bernardin ne se doutait pas qu'il allait être pris très-prochainement lui-même d'une maladie misanthropique toute semblable, engendrée par les mêmes causes. Il nous a confessé ce misérable état dans le préambule de l'Arcadie; c'est la crise de quarante ans, que bien des organisations sensibles subissent: «... Je fus frappé d'un mal étrange; des feux semblables à ceux des éclairs sillonnaient ma vue; tous les objets se présentaient à moi doubles et mouvants: comme Oedipe, je voyais deux soleils... Dans le plus beau jour d'été, je ne pouvais traverser la Seine en bateau sans éprouver des anxiétés intolérables... Si je passais seulement dans un jardin public, près d'un bassin plein d'eau, j'éprouvais des mouvements de spasme et d'horreur... Je ne pouvais traverser une allée de jardin public où se trouvaient plusieurs personnes rassemblées. Dès qu'elles jetaient les yeux sur moi, je les croyais occupées à en médire...» Il n'y a de comparable à ces aveux que certains passages de Jean-Jacques dans ses Dialogues. On voit combien Bernardin mérite d'être associé à ce dernier, à Pascal, au Tasse, à toute cette famille d'illustres malheureux. C'est pendant cette crise et dans son effort pour en sortir qu'il se mit à rassembler avec feu et à mettre en oeuvre les matériaux de l'ouvrage qui lui gagnera la gloire. Tout le temps de son séjour dans la rue de la Madeleine-Saint-Honoré, à l'hôtel Bourbon, et plus tard dans la rue Neuve-Saint-Étienne, maison de M. Clarisse, qui répond à ces années d'hypocondrie, de misère, de solitude et d'enfantement, est naïvement retracé dans les lettres à M. Hennin. On peut y relever les traces d'un esprit méfiant, inquiet, d'un homme vieillissant, solliciteur avec instance, ne sachant pas assez contenir la plainte ni ensevelir les petites misères, parlant trop des ports de lettres, comme bientôt dans ses préfaces il parlera des contrefaçons. J'aime mieux y voir ce qui est fait pour attendrir, la pauvreté et la détresse ôtant à la dignité du génie, ce génie ne craignant pas de mendier comme une mère pour l'enfant qu'elle sent près de naître, le peintre ne demandant qu'un gîte, le vivre et une toile pour déployer à l'aise ses couleurs et ses pinceaux: «J'ai à mettre en ordre des matériaux fort intéressants, et ce n'est qu'à la vue du ciel que je peux recouvrer mes forces. Obtenez-moi un trou de lapin pour passer l'été à la campagne;» les anciens disaient un trou de lézard. Combien il est touchant d'entendre ce voyageur aventureux, qui a tant couru le monde, prier M. Hennin de lui épargner les voyages inutiles à Versailles; car il les fait à pied, il s'en revient de nuit; et quand la lune lui manque et que la pluie le prend, il s'embourbe dans les chemins, il tombe, et n'arrive que trempé et brisé! Puis un peu après, quand il s'est mis dans ses meubles rue Neuve-Saint-Étienne; quand, jouissant de quelques rayons de février et de la première satisfaction du chez-soi, il écrit gaiement à M. Hennin: «J'irai vous voir à la première violette,» on rajeunit avec lui et l'on espère.—«Enfin j'ai cherché de l'eau dans mon puits,» disait-il en 1778, sous cette forme d'image orientale qui lui est si familière; cela signifiait qu'il travaillait sérieusement à tirer de lui-même sa principale ressource et à se faire jour par ses écrits. Les Études de la Nature, fruit mûr de cette longue retraite et de cette élaboration solitaire, parurent en 1784.

Le succès en fut prompt et immense; l'influence croissante de Rousseau et des idées de sensibilité et de religion naturelle avait préparé les esprits à saisir avidement de telles perspectives. Les femmes, les jeunes gens, tout ce public grossissant d'Émile et de Saint-Preux, saluèrent d'un cri de joie ce nouvel apôtre au parler enchanteur. On se faisait innocent à la lecture des Études, le lendemain du Mariage de Figaro. Grimm, le spirituel chargé d'affaires littéraires de huit souverains du Nord, avait beau écrire à ses patrons que l'ouvrage n'était qu'un long recueil d'églogues, d'hymnes et de madrigaux en l'honneur de la Providence, la vogue en cela se retrouvait d'accord avec la morale éternelle. Le clergé lui-même qui avait fait du chemin depuis les dernières années, et qui, en devenant moins difficile en fait d'auxiliaires, ne trouvait pas dans l'ouvrage nouveau les agressions directes dont Jean-Jacques avait embarrassé son spiritualisme, accueillit avec faveur ces hommages éloquents rendus à la Providence; on opposait, dans des thèses en Sorbonne, Saint-Pierre à Buffon, l'auteur des Études à l'auteur des Époques. L'esprit était très-éveillé aux idées nouvelles de science en 1784; la chimie, la physique, allaient changer de face par les travaux des Laplace et des Lavoisier. Si elles avaient paru dix ans plus tard, en 95 ou 96, les Études eussent trouvé la nouvelle science déjà constatée et régnante, l'analyse victorieuse de l'hypothèse; en 84 elles purent obtenir, même par leur côté le plus faux, un succès de surprise et les honneurs d'une vive controverse. Sans parler du poète Robbé qui se mêlait d'avoir des idées là-dessus, plus d'un chaud partisan se déclara pour le système des marées, la fonte des glaces, l'allongement du pôle. Et ce genre de succès fut peut-être le plus cher à l'auteur, dont il caressait la chimère: Jean-Jacques se glorifiait avant tout d'avoir fait le Devin du Village; Girodet consumait ses veilles à devenir poète; Alfieri se piquait d'être fort en grec, et Byron d'être le premier à la nage dans le Bosphore. Cherubini, dit-on, se pique de peindre.

Comme science, il ne nous appartient pas de juger les Études, et nous ne hasarderons qu'un mot. C'était certes une position à prendre, un point de vue heureux à relever vers cette fin du XVIIIe siècle, que d'assembler et de déduire les accords, les harmonies animées du tableau de la nature, et de faire sentir la chaîne et, s'il se pouvait, l'intention de ces douces lois. Charles Bonnet le tenta à Genève, et Bernardin de Saint-Pierre en France. On avait tant insisté sur les désaccords, les bouleversements, les hasards, qu'il y avait nouveauté à la fois et vérité dans ce parti. Bernardin refit en quelque sorte le livre de Fénelon, en profitant des observations amassées dans l'intervalle, et en s'arrêtant avec plus de complaisance sur la nature, cette oeuvre vivante et cette ouvrière de Dieu [60]. Son livre, et en général tous ses ouvrages depuis les Études jusqu'aux Harmonies, sont en ce sens une espèce de compromis entre l'ancien spiritualisme chrétien et l'observation irrécusable, je dirai aussi, le culte croissant de la nature: dans ses croyances à l'immortalité, il essaye, par exemple, de donner au ciel chrétien une réalité naturelle en faisant aller les âmes dans les planètes ou dans le soleil. Mais, scientifiquement parlant, son point de vue n'était qu'un aperçu heureux, instantané, un ensemble mêlé de lueurs vraies et de jours faux, et d'où il ne pouvait sortir autre chose que la peinture même qu'il en offrait, et l'impression enthousiaste, affectueuse, qu'elle ferait naître. Le point de vue des causes finales n'est jamais fécond pour la science, et rentre tout entier dans la poésie, dans la morale, dans la religion; ce ne peut être au plus que le moment de prière du savant, après quoi il faut qu'il se remette à l'examen, à l'analyse. Son premier mot une fois articulé, Bernardin de Saint-Pierre ne fit plus que se répéter en variant plus ou moins ses adorations et ses nuances. Les Jussieu cependant pour la botanique, Haller, Vicq-d'Azyr, Cabanis pour la physiologie animale, Lavoisier, Laplace, Berthollet, pour la physique et la chimie, poussaient dans des voies diverses, en savants, ce qu'il essayait d'embrasser et de deviner par un composé d'étude ingénieuse, mais partielle, et d'inductions illusoires. M. de Humboldt, de nos jours, pour les grandes observations végétales en divers climats, a donné sur plus d'un point consistance et réalité scientifique à ce qui n'existait chez Bernardin qu'à l'état de vue attrayante et passagère; Lamartine, de son côté, a repris en pur poëte bien des inspirations de Bernardin, et les a rajeunies, fécondées. Mais cette union, chez Bernardin, du demi-savant, du poëte et du peintre, cette combinaison mixte qui ne pouvait se transmettre ni faire école utilement, soit pour les savants, soit pour les poëtes, fut du moins belle et séduisante en lui. Tant de notions amassées de partout sur les plantes, sur les climats, tant de maximes morales sur la société et sur l'homme, ce mélange de vérités, d'hypothèses et de chimères, venant à se rencontrer sous des inclinaisons favorables vers l'horizon attiédi, peignirent divinement le nuage et firent tout d'abord arc-en-ciel.

Note 60:[ (retour) ] La Prière à Dieu qui termine la première Étude de la Nature: «Les riches et les puissants croient qu'on est misérable...», n'est autre chose qu'une copie abrégée, intelligente et pleine de goût, une copie, accommodée au XVIIIe siècle, de la Prière à Dieu, plus mystique, qui termine la première partie du traité de l'Existence de Dieu par Fénelon. Rien de plus piquant que les deux morceaux mis en regard avec les suppressions et les arrangements de Bernardin; mais le fond est textuellement le même. L'honneur de cette remarque, qui avait échappé à nos meilleurs critiques, revient à M. Piccolos, Grec érudit (voir page 364 de la seconde édition de sa traduction de Paul et Virginie en grec moderne, chez Didot, 1841). Les notes de cette traduction seraient bonnes à consulter pour les éditeurs de Bernardin de Saint-Pierre.

L'arc-en-ciel est resté et se voit encore. Les Études, si incomplètes qu'elles paraissent à trop d'égards, demeurent comme une révélation de la nature, qui ne se trouve que là. Quiconque est sensible de coeur, quiconque est né voyageur par instinct ou poëte, lit un jour Bernardin et est initié par lui. Si ce peintre harmonieux manquait, on chercherait vainement ailleurs une impression pareille, soit dans Jean-Jacques, soit dans Chateaubriand. Nul autre que lui n'a également chasteté et mollesse. Lamartine, qui nous offre tant de parenté de génie avec l'auteur des Études, est moins exclusivement un peintre, et sa poésie suscite des émotions élégiaques plus compliquées. Quelle est donc l'innocente et poétique enfance dans laquelle Bernardin de Saint-Pierre et ses Études n'aient pas été une heure mémorable et charmante, comme le premier rayon de lune amoureuse, comme une aube idéale à jamais regrettée[61]?

Note 61:[ (retour) ] Girodot dans Endymion, Prudhon surtout en quelques-unes de ses productions trop rares, ont conçu et disposé la scène naturelle sous un jour assez semblable.