On pourrait dire de Bernardin qu'il entend la nature de la même manière qu'il entend Virgile, son poëte favori, admirablement tant qu'il se tient aux couleurs, aux demi-teintes, à la mélodie et au sens moral; le lacrymae rerum est son triomphe; mais il devient subtil, superstitieux et systématique quand il descend au menu détail et qu'il cherche, par exemple, dans le conjugis infusus gremio une convenance entre cette fusion (infusus) et le dieu des forges de Lemnos. Le bâton d'olivier, et non de houx ou de tout autre arbrisseau, que porte Damon dans la huitième églogue, lui paraît un symbole bien choisi de ses espérances. De même, en exagérant et subtilisant en mainte occasion au sujet des bienfaits et des prévenances de la nature, il lui arrive d'impatienter à bon droit celui qu'il vient de charmer; à force d'apologie, il rappelle et provoque les objections. Quand on n'est plus dans la première innocence pastorale de l'enfance, il veut trop vous y ramener. Candide, si on a le malheur de l'avoir lu, ou le poëme sur le Désastre de Lisbonne, vous apparaît au revers du feuillet en plus d'une page. Bernardin, si intime dans quelques parties du sentiment de la nature, est superficiel à l'article du mal. Il n'en tient pas compte, il ne l'explique en rien. Dans son vague déisme évangélique, il n'est pas plus chrétien que panthéiste en cela. Un contemporain de Bernardin de Saint-Pierre, spiritualiste comme lui, et protestant également contre les fausses sciences et leurs conclusions négatives, Saint-Martin, a bien autrement de profondeur. S'il est insuffisant à remuer et, pour ainsi dire, à faire frémir avec grâce le voile de la nature, s'il lui est refusé de revêtir d'images transparentes, et accessibles à tous, les vérités qu'il médite, et s'il les ensevelit plutôt sous des clauses occultes, il contredit, sinon avec raison en principe (ce que je ne me permets pas de juger), du moins avec une portée bien supérieure, quelques-unes des douces persuasions propagées par Bernardin; par exemple, que la nature, qui varie à chaque instant les formes des êtres, n'a de lois constantes que celles de leur bonheur. «La nature, dit Saint-Martin, est faite à regret. Elle semble occupée sans cesse à retirer à elle les êtres qu'elle a produits. Elle les retire même avec violence, pour nous apprendre que c'est la violence qui l'a fait naître.» Et ailleurs: «L'univers est sur son lit de douleurs, et c'est á «nous, hommes, à le consoler.» Saint-Martin croyait que l'homme, s'il pouvait consoler l'univers, pouvait aussi l'affliger, l'aigrir, et, pour nous servir de sa belle locution, que la main de l'homme, s'il n'est pas infiniment prudent, gâte tout ce qu'il touche. Il avait quelquefois de ces manières de dire orientales comme Bernardin en a de si heureuses; mais il les avait plus profondes, tenant plus à la pensée: «L'intelligence de l'homme, dit Saint-Martin, doit être traitée comme les grands personnages de l'Orient qu'on n'aborde jamais sans avoir des présents à leur offrir.» Ils furent tous les deux, Bernardin et Saint-Martin, un moment associés sur une liste (avec Berquin d'ailleurs, Sieyès et Condorcet), comme pouvant devenir précepteurs du fils de Louis XVI. A l'École normale, fondée en 95, Bernardin et Saint-Martin se retrouvèrent, l'un comme professeur de morale, l'autre comme élève-auditeur. Bernardin ne fit qu'une séance d'ouverture, et ajourna ses leçons pour avoir le temps de les écrire[62]. Saint-Martin, dans sa discussion publique avec Garat, se montra bien supérieur en modération et en arguments à Bernardin dans les aigres disputes que celui-ci soutint ou engagea contre Volney, Cabanis, Morellet, Suard et Parny, à l'Institut. Enfin, pour achever ce petit parallèle, indiquons d'admirables pages qui terminent le Ministère de l'Homme-Esprit (1803), et dans lesquelles le profond spiritualiste et théosophe développe ses propres jugements critiques sur les illustres littérateurs de son temps; Bernardin de Saint-Pierre doit en emporter sa part avec La Harpe et l'auteur du Génie du Christianisme. Il y est montré dans une essentielle discussion que «Milton a copié les amours d'Adam et d'Ève sur les amours de la terre, quoiqu'il en ait magnifiquement embelli les couleurs; mais il n'avait trempé tout au plus qu'à moitié son pinceau dans la vérité.»

Note 62:[ (retour) ] Les paroles de début, à cette séance d'ouverture: «Je suis père de famille et j'habite à la campagne,» furent couvertes d'applaudissements subits et provoquèrent un enthousiasme sentimental que le reste de la leçon justifia médiocrement.

Le grand succès de vente des Études mit l'auteur à même d'acheter une petite maison rue de la Reine-Blanche, à l'extrémité de son faubourg. C'est dans ce séjour qu'il travailla à perfectionner et à enrichir les éditions successives des Études. Le roman de Paul et Virginie parut pour la première fois en 1788 comme un simple volume de plus à la suite; mais on en fit, aussitôt après, des éditions à part, sans nombre. Tous les enfants qui naissaient en ces années se baptisaient Paul et Virginie, comme précédemment on avait fait à l'envi pour les noms de Sophie et d'Émile. Bernardin, du fond de son faubourg Saint-Marceau, devenait le parrain souriant de toute une génération nouvelle. Sa Chaumière indienne, publiée en 1791, fut introduite également dans les Études, et, à partir de ce moment, son oeuvre générale peut être considérée comme achevée; car les Harmonies, qui ont de si belles pages, ne sont que les Études encore et toujours. Bernardin de Saint-Pierre n'est pas un de ces génies multiples et vigoureux qui se donnent plusieurs jeunesses et se renouvellent; il y gagne en calme; il ne nous paraît ni moins doux ni moins beau pour cela. Les Études donc, en y comprenant Paul et Virginie et la Chaumière, nous le présentent tout entier.

Un ouvrage comme Paul et Virginie est un tel bonheur dans la vie d'un écrivain, que tous, si grands qu'ils soient, doivent le lui envier, et que, lui, peut se dispenser de rien envier à personne. Jean-Jacques, le maître de Bernardin, et supérieur à son disciple par tant de qualités fécondes et fortes, n'a jamais eu cette rencontre d'une oeuvre si d'accord avec le talent de l'auteur que la volonté de celui-ci y disparaît, et que le génie facile et partout présent s'y fait seulement sentir, comme Dieu dans la nature, par de continuelles et attachantes images. Lemontey, en sa dissertation sur le naufrage du Saint-Géran, excellent littérateur, à l'affectation près, a fort bien jugé au fond, bien que d'un ton de sécheresse ingénieuse, ce chef-d'oeuvre tout savoureux: «M. de Saint-Pierre, dit-il, eut la bonne fortune qu'un auteur doit le plus envier: il rencontra un sujet constitué de telle sorte qu'il n'y pouvait ni porter ses défauts, ni abuser de ses talents. Les parties faibles de cet écrivain, comme la politique, les sciences exactes et la dialectique, en sont naturellement exclues; tandis que la morale, la sensibilité et la magnificence des descriptions s'y continuent et s'y fortifient l'une par l'autre dans les dimensions d'un cadre étroit d'où l'instruction sort sans rêveries, le pathétique sans puérilité, et le coloris sans confusion. Le succès devait couronner un livre qui est le résultat d'une harmonie si parfaite entre l'auteur et l'ouvrage...» M. Villemain, en rapprochant Paul et Virginie de Daphnis et Chloé (préface des romans grecs), M. de Chateaubriand (Génie du Christianisme), en comparant la pastorale moderne avec la Galatée de Théocrite, ont insisté sur la supériorité due aux sentiments de pudeur et de morale chrétienne. Ce qui me frappe et me confond au point de vue de l'art dans Paul et Virginie, c'est comme tout est court, simple, sans un mot de trop, tournant vite au tableau enchanteur; c'est cette succession d'aimables et douces pensées, vêtues chacune d'une seule image comme d'un morceau de lin sans suture, hasard heureux qui sied à la beauté. Chaque alinéa est bien coupé, en de justes moments, comme une respiration légèrement inégale qui finit par un son touchant ou dans une tiède haleine. Chaque petit ensemble aboutit, non pas à un trait aiguisé, mais à quelque image, soit naturelle et végétale, soit prise aux souvenirs grecs (la coquille des fils de Léda ou une exhalaison de violettes); on se figure une suite de jolies collines dont chacune est terminée au regard par un arbre gracieux ou par un tombeau. Cette nature de bananiers, d'orangers et de jam-roses, est décrite dans son détail et sa splendeur, mais avec sobriété encore, avec nuances distinctes, avec composition toujours: qu'on se rappelle ce soleil couchant qui, en pénétrant sous le percé de la forêt, va éveiller les oiseaux déjà silencieux et leur fait croire à une nouvelle aurore. Dans les descriptions, les odeurs se mêlent à propos aux couleurs, signe de délicatesse et de sensibilité qu'on ne trouve guère, ce me semble, chez un poëte moderne le plus prodigue d'éclat[63].—Des groupes dignes de Virgile peignant son Andromaque dans l'exil d'Épire; des fonds clairs comme ceux de Raphaël dans ses horizons d'Idumée; la réminiscence classique, en ce qu'elle a d'immortel, mariée adorablement à la plus vierge nature; dès le début un entrelacement de conditions nobles et roturières, sans affectation aucune, et faisant berceau au seuil du tableau; dans le style, bien des noms nouveaux, étranges même, devenus jumeaux des anciens, et, comme il est dit, mille appellations charmantes; sur chaque point une mesure, une discrétion, une distribution accomplie, conciliant toutes les touches convenantes et tous les accords! En accords, en harmonies lointaines qui se répondent, Paul et Virginie est comme la nature. Qu'il est bien, par exemple, de nous montrer, à la fin d'une scène joyeuse, Virginie à qui ces jeux de Paul (d'aller au-devant des lames sur les récifs et de se sauver devant leurs grandes volutes écumeuses et mugissantes jusque sur la grève) font pousser des cris de peur! Présage à peine touché, déjà pressenti! A partir de ce moment, depuis ce cri perçant de Virginie pour un simple jeu, le calme est troublé; la langueur amoureuse dont elle est atteinte la première, et à laquelle Paul d'abord ne comprend rien (autre délicatesse pudique), va s'augmenter de jour en jour et nous incliner au deuil; on entre, pour n'en plus sortir, dans le pathétique et dans les larmes.

Note 63:[ (retour) ] Victor Hugo. Le sens visuel trop dominant éteint les autres.

La manière dont Bernardin de Saint-Pierre envisageait la femme s'accorde à merveille avec sa façon de sentir la nature; et c'est presque en effet (pour oser parler didactiquement) la même question. Chez lui rien d'ascétique à ce sujet, rien de craintif; aucun ressentiment d'une antique chute. Saint-Martin, tout en faisant grand cas de la femme, disait que la matière en est plus dégénérée et plus redoutable encore que celle de l'homme. Bernardin se contente de dire délicieusement: «Il y a dans la femme une gaieté légère qui dissipe la tristesse de l'homme.»

Quand Bernardin de Saint-Pierre se promenait avec Rousseau, comme il lui demandait un jour si Saint-Preux n'était pas lui-même: «Non, répondit Jean-Jacques, Saint Preux n'est pas tout à fait ce que j'ai été, mais ce que j'aurais voulu être.» Bernardin aurait pu faire la même réponse à qui lui aurait demandé s'il n'était pas le vieux colon de Paul et Virginie. Dans tout le discours du colon: «Je passe donc mes jours loin des hommes, etc.,» il a tracé son portrait idéal et son rêve de fin de vie heureuse.

Mais, à part ce portrait un peu complaisant de lui-même, je ne crois pas qu'il y en ait d'autre dans Paul et Virginie; ces êtres si vivants sont sortis tout entiers de la création du peintre. On y remarque quelques rapports lointains avec des personnages qu'il avait rencontrés durant sa vie antérieure, mais c'est seulement dans les noms que la réminiscence, et pour ainsi dire l'écho, se fait sentir. Bernardin avait pu épouser en Russie mademoiselle de La Tour, nièce du général du Bosquet; il avait pu, à Berlin, épouser mademoiselle Virginie Taubenheim: un ressouvenir aimable lui a fait confondre et entrelacer ces deux noms sur la tête de sa plus chère créature. Trop pauvre, il avait cru ne pas devoir accepter leur main. Munificence aimable! voilà qu'il leur a payé à elles deux, dans cette seule offrande, la dot du génie. Le nom de Paul se trouve être aussi, non sans dessein, celui d'un bon religieux dont il avait voulu, enfant, imiter la vie, et qu'il avait accompagné dans ses quêtes. Le bon vieux frère capucin est devenu l'adolescent accompli, ayant taille d'homme et simplicité d'enfant: ainsi va cette fée intérieure en ses métamorphoses. On ne saurait croire combien il sert, jusque dans les créations les plus idéales, de se donner ainsi quelques instants d'appui sur des souvenirs aimés, sur des branches légères. La colombe, touchant ça et là, y gagne en essor, et son vol en prend plus d'aisance et de mesure. C'est comme d'avoir devant soi, dans son travail, quelque image souriante, quelque belle page entr'ouverte, qu'on regarde de temps en temps, et sur laquelle on se repose, sans la copier.

S'il n'a plus rencontré de sujet aussi admirablement venu que Paul et Virginie, Bernardin de Saint-Pierre a trouvé moyen encore, dans le Café de Surate, dans la Chaumière indienne, de déployer avec bonheur quelques-unes des qualités distinctives de son talent. Ce sont deux vrais modèles d'une causticité fine et décente, compatible avec l'imagination et avec l'idéal. Voltaire, dans ses petits contes à l'orientale, dans le Bon Bramin, dans Zadig, a prodigieusement d'esprit, mais rien que de l'esprit, et à tout prix encore. Bernardin, le peintre du coloris fondant et des nuances moelleuses, a su, en ses deux contes indiens, adoucir la raillerie sans l'éteindre, la revêtir d'une magnificence charmante et faire sentir le piquant dans l'onction. Nulle part il n'a montré aussi vivement que dans ces deux ouvrages, et dans la Chaumière surtout, qui, après Paul et Virginie, approche le plus, comme a dit Chénier, de la perfection continue, ce tour de pensée et d'imagination antique, oriental, allant naturellement à l'apologue, à la similitude, qui enferme volontiers un sens d'Ésope sous une expression de Platon, dans un parfum de Sadi. Je ne fais que rappeler tant de comparaisons, familières à l'auteur et éparses en toutes ses pages, de la solitude avec une montagne élevée, de la vie avec une petite tour, de la bienveillance avec une fleur, etc., etc.; mais la plus illustre de ces images, et qui qualifie le plus magnifiquement cette partie du talent de Bernardin, est, dans la Chaumière, la belle réponse du Paria: «Le malheur ressemble à la Montagne-Noire de Bember, aux extrémités du royaume brûlant de Lahore: tant que vous la montez, vous ne voyez devant vous que de stériles rochers; mais quand vous Êtes au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tête, et à vos pieds le royaume de Cachemire.» Cela est aussi merveilleusement trouvé dans l'ordre des sentences morales, que Paul et Virginie dans l'ordre des compositions pastorales et touchantes.

Quand Bernardin de Saint-Pierre publiait la Chaumière indienne, en 91, il était au haut de la montagne de la vie et de la gloire; il avait aussi, en quelque sorte, son royaume de Cachemire à ses pieds. Sa réputation étant au comble, sa vie domestique semblait d'ailleurs s'asseoir et s'embellir par un mariage plein de promesses. Louis XVI, qui était, bien le roi d'un écrivain comme Bernardin, le nommait intendant du Jardin-des-Plantes. L'auteur d'Anacharsis et Bernardin eussent tout à fait convenu, ce semble, à orner ce qu'on appela un moment le trône restauré et paternel. Ce moment, s'il avait pu se prolonger, était particulièrement propice au déisme philosophique, aux vues et aux voeux politiques du solitaire: Louis XVI pour roi, Bailly pour maire, Bernardin de Saint-Pierre pour moraliste du fond de son Jardin-des-Plantes; et Rabaut-Saint-Étienne pour historien, qui proclamait, comme on sait, la Révolution close et cette constitution de 91 éternelle.