Mais le 10 août renversait d'un coup l'édifice illusoire, et, même avant la Terreur, l'intendance du Jardin-des-Plantes devenait peu tenable, les savants n'ayant pas accueilli le grand écrivain comme aussi compétent qu'il aurait voulu[64]. Nous ne suivrons pas Bernardin dans les vingt dernières années de sa vie; il ne mourut qu'en janvier 1814. Il en est un peu de la critique comme de la nature, qui (n'en déplaise à l'optimisme de son interprète), quand elle a obtenu des êtres leur oeuvre de jeunesse et de reproduction, les abandonne ensuite à eux-mêmes et les laisse achever comme ils peuvent, tandis que jusque-là elle les soignait avec prédilection, les entourait de caresses et d'attraits. La critique de même, quand elle a obtenu, de l'auteur qu'elle étudie, l'oeuvre principale et durable qu'il devait enfanter, peut le négliger sans inconvénient dans le détail du reste de sa vie; il lui suffit de terminer envers lui par quelques hommages de reconnaissance; mais les attentions suivies et exactes, indispensables au commencement, sont désormais superflues et deviendraient aisément fastidieuses. Il nous serait doux pourtant, il serait pieux d'accompagner encore Bernardin de Saint-Pierre lentement occupé de ses Harmonies, de le suivre un peu à Essonne, à Éragny, dans son ermitage, et de tirer de ses lettres et de ses derniers écrits assez de rayons pour lui composer un soir d'idylle, le soir d'un beau jour, si son biographe ne nous avait devancé dans cette tâche heureuse. Nous aurions toujours eu à regretter d'ailleurs quelques traits discordants qu'il eût fallu admettre au tableau, son attitude maussade au sein de l'Institut, son opiniâtreté contentieuse dans d'insoutenables systèmes, et plus de louanges de notre grand Empereur que nous n'en aimerions. Dans la correspondance avec Ducis, qui forme un des endroits les plus récréants de ce déclin, le bonhomme tragique nous apparaît bien supérieur à son ami, par un génie franc, cordial, une grande âme débonnaire, et une imagination quelque peu sauvage, qui prend du pittoresque et des tons plus chauds en vieillissant. On ferait un chapitre, en vérité digne de Salomon ou du fils de Sirach, avec tous les mots sublimes semés dans ces lettres familières. Le chenu vieillard a mille fois raison sur lui-même quand il se déclare à son ami par ce naïf étonnement: «Il y a dans mon clavecin poétique des jeux de flûte et de tonnerre; comment cela va-t-il ensemble? Je n'en sais trop rien; mais cela est ainsi.» Et il justifie ce jugement tout aussitôt, soit qu'il s'écrie dans une joie grondante: «Je ne puis vous dire combien je me trouve heureux depuis que j'ai secoué le monde; je suis devenu avare; mon trésor est ma solitude; je couche dessus avec un bâton ferré dont je donnerais un grand coup à quiconque voudrait m'en arracher;» ou soit qu'il parle tendrement de ces lectures douces auprès de son feu «et des heures paisibles qui vont à petits pas, comme son pouls et ses affections innocentes et pastorales.» Quand il écrit de son cher ami de Balk en ces termes: «Je ne sais si M. le comte de Balk sera encore longtemps en France; nous sommes tous comme des vaisseaux qui se rencontrent, se donnent quelques secours, se séparent et disparaissent,» il rentre exactement dans la manière de Bernardin. Pourquoi faut-il que Ducis n'ait eu que de la vieillesse? Oh! la vie de Corneille couronnée de cette vieillesse de Ducis! quel magnifique ensemble, et bien harmonieux en apparence, on se plaît à en composer! Mais respectons les discernements de la nature; laissons à chacun sa saison de beauté et sa gloire.

Note 64:[ (retour) ] On lit dans les notes du Mémorial de Gouverneur Morris (édition française) que, sous le coup du 10 août, M. Terrier de Montciel, précédemment ministre de l'intérieur, s'était réfugié au Jardin-des-Plantes chez Bernardin de Saint-Pierre, qu'il y avait fait nommer, mais qu'il y resta peu de temps, ayant été assez mal accueilli par son protégé, qui craignait de se compromettre. Il n'y a rien là malheureusement que de trop vraisemblable.

Bernardin n'était nullement poëte en vers; son amitié avec Ducis ne l'induisit jamais à quelque épître ou pièce légère. L'exemple de Delille, dont les Jardins avaient devancé de deux ans ses Études, et qu'il avait retrouvé plus tard à l'Institut, vers 1805, très-amoureux de la campagne, nous dit-il, ne le tenta pas davantage; et, tout en l'admirant sans doute, il ne paraît point l'avoir envié. Les seuls vers imprimés, je crois, et peut-être les seuls composés par Bernardin, se trouvent dans la Décade philosophique (10 brumaire an III),[65] et ont pour sujet la naissance de sa fille Virginie. Ils sont inférieurs de beaucoup aux vers de Fénelon, et très à l'unisson d'ailleurs de ce qu'ont tenté en ce genre tant de prosateurs illustres, depuis le Consul romain.[66] Cette impuissance de la mesure serrée et du chant, en ces organisations si accomplies, marque bien la spécialité du don, et venge les poëtes, même les poëtes moindres, ceux dont il est dit: «Érinne a fait peu de vers, mais ils sont avoués par la Muse.»

Note 65:[ (retour) ] Et aussi dans l'Almanach des Muses de 1796.

Note 66:[ (retour) ] Je ne prétends point pourtant, dans cette allusion au Consul romain, adopter en tout les plaisanteries de Juvénal et des écrivains du second siècle sur les vers de Cicéron. Je sais que Voltaire (préface de Rome sauvée) a pu plaider avec avantage la cause de cet autre talent universel, et citer de fort beaux vers sur le combat de l'aigle et du serpent, qu'il a lui-même à merveille traduits. Toutefois, l'infériorité incomparable du talent poétique de Cicéron en face de sa gloire d'orateur et d'écrivain philosophique demeure une preuve à l'appui du fait général. Et Jean-Jacques lui-même, ce roi des prosateurs, qui a donné quelques jolis vers dans le Devin, n'est-il pas convenu nettement qu'il n'entendait rien à cette mécanique-là?

Bernardin de Saint-Pierre vécut assez pour assister à toute la grande moitié du développement littéraire et poétique de M. de Chateaubriand. Il avait été dès l'abord salué et célébré par lui. Sut-il l'apprécier en retour et reconnaître en cet écrivain grandissant le plus direct, le plus autorisé en génie, et le plus dévorant en gloire, de ses héritiers? Ce qu'il y a de certain, c'est que les critiques passionnés ne s'y trompaient pas. Marie-Joseph Chénier s'armait volontiers de la Chaumière indienne, de Paul et Virginie, contre Atala et René; il opposait cette simplicité élégante (qui dans son temps avait bien été une innovation aussi) à la manière de ceux qui dénaturent la prose, disait-il, en la voulant élever à la poésie. Quels qu'aient été sur ce point les jugements et les présages de Bernardin de Saint-Pierre, il a pu vieillir tranquille en munie temps que fier dans sa gloire; car il y avait dans l'illustre survenant assez de traits de filiation pour constater le rôle actif du devancier qui allait demeurer en arrière.[67] Bernardin n'a pas non plus médiocrement agi sur d'autres écrivains formés vers cette fin du siècle, et moins connus comme peintres qu'ils ne mériteraient, sur Ramond, sur Sénancour. Lamartine, en faisant lire et relire à son Jocelyn le livre de Paul et Virginie, a proclamé cette influence première sur les jeunes coeurs qui, depuis l'apparition des Études, s'est prolongée en pâlissant jusqu'à nous; il n'y a pas rendu un moindre hommage dans le titre et dans maint retentissement de ses Harmonies, mais nulle part d'un instinct plus filial, selon moi, que par cette pièce du Soir des premières Méditations, qui est comme la poésie même de Bernardin, recueillie et vaporisée en son intime essence. M. Ferdinand Denis, auteur de Scènes de la Nature sous les Tropiques et d'André le Voyageur, est dans nos générations un représentant très-pur et très-sensible de l'inspiration propre venue de Bernardin de Saint-Pierre: par les deux ouvrages cités, il appartient tout à fait à son école; mais c'est sa famille qu'il faut dire. Nous tous, nous avons été une fois ses disciples, ses fils; tous, nous avons été baignés, quelque soir, de ses molles clartés, et nous retrouvons ses fonds de tableaux embellis dans les lointains déjà mystérieux de notre adolescence. Oh! que son rayon de mélancolique et chaste douceur, s'il faiblit en s'éloignant, ne se perde pas encore, et qu'il continue de luire longtemps, comme la première étoile des belles soirées, au ciel plus ardent de ceux qui nous suivent!

Octobre 1836.

Note 67:[ (retour) ] Nous trouvons, par un hasard singulier, dans un volume imprimé en Suisse (Mélanges de Littérature, par Henri Piguet, Lausanne, 1816), une réponse précise à la question que nous nous posions ici. M. Piguet, jeune pasteur vaudois, enthousiaste de la littérature et des écrivains français, avait fait le voyage de Paris vers 1810; il désirait passionnément connaître Bernardin de Saint-Pierre, et lui écrivit pour avoir une heure de lui. Dans cette visite tant rêvée, il l'assiégea de questions directes et naïves:—«Je lui demandai quels étaient ses meilleurs amis.»—«Ma famille et ma muse: mes moments de verve me font jouir véritablement.»—«Vous connaissez sans doute M. de Chateaubriand, qui a parlé de vous avec admiration?»—«Non, je ne le connais pas; j'ai lu dans le temps quelques extraits du Génie du Christianisme: son imagination est trop forte.»—Ceci rentre dans une observation générale sur laquelle je reviendrai plus d'une fois: c'est qu'en littérature, en art, on n'aime pas d'ordinaire son successeur immédiat, son héritier présomptif. Michel-Ange traitait volontiers Raphaël d'efféminé; Corneille parlait de Racine comme d'un blondin; Buffon répondait à Hérault de Séchelles qui le questionnait sur le style de Jean-Jacques:—«Beaucoup meilleur que celui de Thomas; mais Rousseau a tous les défauts de la mauvaise éducation; il a l'interjection, l'exclamation en avant, l'apostrophe continuelle.» On vient d'entendre Bernardin de Saint-Pierre, visiblement impatienté, prononcer sur l'auteur de René: «Imagination trop forte!»—Toujours et partout la vieille histoire de Saturne et de Jupiter; toujours les générations d'autant plus inexorables qu'elles se touchent davantage, et empressées de se nier l'une l'autre quand elles ne peuvent se dévorer! Avertis du moins, tâchons de ne pas faire ainsi.

Bernardin de Saint-Pierre, qui est l'un de mes auteurs favoris, s'est retrouvé sous ma plume au tome VI des Causeries du Lundi, et en plus d'une page du livre intitulé: Chateaubriand et son Groupe littéraire.

MÉMOIRES
DU
GÉNÉRAL LA FAYETTE