Rangez-vous! place! place!—Holà! ciel!—Je rends l'âme! Au voleur!...—Insolent, respectez une femme!... —On m'étouffe!—Poussons! enfonçons!—Je le voi! Vivat!—Je suis rompu, mais j'ai bien vu le roi.
Nos Syracusaines finissent aussi par bien voir, par entendre le chant en l'honneur d'Adonis. L'une d'elles alors s'avise qu'il est tard, que son mari n'a pas dîné; et là-dessus elles s'en retournent au logis. Ce tableau de moeurs mériterait une étude à part. Un critique allemand a eu raison de dire que, lors même qu'on n'aurait aujourd'hui que cette seule pièce de Théocrite, on serait encore fondé à le placer au rang des maîtres qui ont excellé à peindre la vie.
Parmi les morceaux dont il me resterait à parler, et qui ne se rapportent ni au genre bucolique ni au genre élégiaque, le plus remarquable à mon sens, et qui appartient bien certainement à Théocrite encore, est intitulé les Grâces ou Hiéron. Cette expression de Grâces était très-générale et très-large chez les Grecs; elle signifiait à la fois les actions de grâces qu'on rend, les bienfaits qu'on reçoit, et aussi ces autres Grâces aimables qui ne sont pas séparables des Muses. D'après la plainte amère qu'il exhale, on voit que Théocrite n'a pas échappé au destin commun des poëtes, à cette souffrance des natures idéales et délicates aux prises avec la race dure et sordide.
Ils habitaient un bourg plein de gens dont le coeur
Joignait aux duretés un sentiment moqueur,
a dit La Fontaine dans Philémon et Bancis. Il semble que le contemporain d'Hiéron et de Ptolémée, l'hôte d'Alexandrie et l'enfant de Syracuse, malgré tous ces noms qui brillent à distance, a souvent lui-même habité dans l'ingrate bourgade. Oui, bien souvent, comme il le dit, ses Grâces, qu'il envoyait dès l'aurore tenter fortune le long des portiques, s'en revinrent à lui le soir nu-pieds, l'indignation dans le coeur, lui reprochant d'avoir fait une route inutile, et elles s'assirent sur le fond du coffre vide, laissant tomber leur tête entre leurs genoux glacés: «A quoi bon ces chanteurs? disait-on déjà de son temps. C'est l'affaire des dieux de les honorer. Homère suffit pour tous. Le meilleur des chanteurs est celui qui n'emportera rien de moi.»—Les malheureux! s'écrie le poëte; et, dans un élan plein de grandeur, il revendique le privilège immortel de la Muse; il montre aux riches que sans elle leur orgueil d'un jour est frappé d'un long, d'un éternel oubli. Il énumère les puissants d'autrefois, qui ne doivent de survivre qu'au souffle harmonieux qui les a touchés: car autrement, une fois morts, et dès qu'ils ont versé leur âme si chère dans le large radeau de l'Achéron, en quoi le plus superbe différerait-il du plus gueux, de celui dont la main calleuse se sent encore du hoyau? Et les héros de Troie, et Ulysse lui-même qui a tant erré parmi les hommes, et le bon porcher Eumée, et le bouvier Philoetius, et le sensible Laërte aux entrailles de père, en dirait-on mot aujourd'hui si les chants du vieillard d'Ionie n'étaient venus à leur secours?
On a reconnu là le sentiment du beau passage d'Horace... carent quia vate sacro. Déjà Sapho, s'adressant à une riche ignorante, l'avait pris sur ce ton, et Pindare a merveilleusement comparé un homme qui a beaucoup travaillé et qui meurt sans gloire, c'est-à-dire sans le chant du poëte, à un riche qui meurt sans la tendresse suprême d'un fils, et qui est obligé dans son amertume de prendre un étranger pour héritier. Ce même sentiment qui est celui de la puissance et du triomphe définitif du talent, je le retrouve chez quelques modernes qui sont de la grande famille aussi. Lamartine, alors qu'il ne croyait encore qu'à la seule gloire des beaux vers, parlait à Elvire avec cet intime accent:
Vois d'un oeil de pitié la vulgaire jeunesse, etc., etc.
Et Chateaubriand, qui n'a cessé d'avoir le grand culte présent, a dit en s'adressant à un ami qu'il voulait enflammer: «C'est une vérité indubitable qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde: vous le possédez cet art qui s'assied sur les ruines des empires, et qui seul sort tout entier du vaste tombeau qui dévore les peuples et les temps.» On aime à entendre à travers les âges ces échos qui se répondent et qui attestent que tout l'héritage n'a pas péri.
Je terminerai ici avec Théocrite: cette gloire qu'il proclamait la seule durable ne l'a point trompé; c'est, après tant de siècles, un honneur en même temps qu'un charme de l'aborder de près et de venir s'occuper de lui. Il ne me reste qu'à demander indulgence pour les essais de traduction que j'ai risqués. Ceux qui ont le texte présent avec ses délicatesses savent où j'ai échoué, et à quoi aussi j'aspirais. Traduire de cette sorte Théocrite, c'est un peu comme si l'on allait puiser à une source vive dans le creux de la main, ou encore comme si l'on essayait d'emporter de la neige oubliée l'été dans une fente de rocher de l'Etna: on a fait trois pas à peine, que cette neige déjà est fondue et que cette eau fuit de toutes parts. On est heureux s'il en reste assez du moins pour donner le vif sentiment de la fraîcheur.