Ces réflexions s'adressent bien plutôt à la théorie doctrinaire primitive qu'à M. de Rémusat lui-même, dont j'ai indique les diversités particulières; mais, dans cet écrit de 1820, il a payé un plus large tribut que partout ailleurs au pur doctrinarisme pour le fond comme pour la forme. Si l'ensemble de l'ouvrage prouve une grande force d'analyse, le style, par son caractère abstrait et scientifique, y jure un peu avec ce que cet élégant esprit a naturellement de souple et de dispos jusque dans sa fermeté.
Ajoutons pour mémoire un écrit sans nom d'auteur, composé pendant les orages de la loi des élections, en juin 1820[236], et distribué aux Chambres, et l'on aura idée de la part très-active que prit M. de Rémusat à la politique dans cette première période de la Restauration. Une chanson de lui, pleine de sentiment, intitulée le Retour ou le mois de juin 1820, nous le montrerait abandonnant, abjurant à cette heure une querelle qu'il jugeait désespérée, et se retournant vers des dieux-plus indulgents:
Je le sens trop, les jours de mon jeune âge
A de faux dieux étaient sacrifiés;
Deux ans d'erreur m'ont enfin rendu sage,
Et la raison me ramène à tes pieds.
Note 236:[ (retour) ] Sous ce titre: Amendements à la loi des élections.
Mais c'est dans la littérature que nous devons suivre seulement et saluer son retour.
Un mot pourtant encore, avant de prendre congé avec lui de cette première époque. M. de Rémusat a beaucoup de projets pour l'avenir; de ce nombre il en est un très-simple, très-facile à réaliser, et qui mérite bien d'occuper sa plume quelque matin: c'est de tracer un portrait de M. de Serre, de cette figure si élevée, si intéressante, de cet orateur à la voix noble et pure, et qui, même lorsqu'il se trompait, ne cédait qu'à des illusions généreuses. En revenant sur un sujet si bien connu de lui, M. de Rémusat retrouverait ses jeunes impressions, ses premières flammes, et il les saurait tempérer de cette lumière plus adoucie qui naît de la perspective. Ce serait une occasion heureuse de résumer et de concentrer autour d'une figure brillante tant de souvenirs personnels devenus sitôt de l'histoire[237].
Note 237:[ (retour) ] M. Royer-Collard me fit l'honneur une fois de me parler de M. de Serre, son ami, «le seul homme, disait-il, avec qui il ait vécu durant des années en intimité et en communication parfaite, profonde. Camille Jordan n'était pas un esprit aussi sérieux, c'était plutôt un homme charmant et du monde. Mais M. de Serre sérieux, imagination, éloquence, il avait tout; il y joignait seulement la faculté de se faire des illusions. C'est ce qui l'a perdu à la fin. Il a cru sincèrement qu'il allait sauver la monarchie, et il a rompu avec ses antécédents.—Il s'étonnait que je ne le suivisse pas, ajoutait M. Royer-Collard: Moi, lui ai-je dit, je ne suis pas, je reste. Mais je ne lui en ai jamais voulu. Il y avait-entre nous de l'ineffaçable.»