«Qu'on cesse donc de s'étonner, écrivait M. de Rémusat en terminant, si ceux que tourmente l'amour de ce qu'ils croient la justice ont consacré publiquement, leur voix à répandre dans tous les coeurs le sentiment qui les anime. Ni les injures de la malveillance, ni le blâme des indifférents, ni les anxiétés de l'amitié timide, ne sauraient leur persuader qu'ils n'aient point choisi la meilleure part. Et de quel prix serait la vie, avec les passions qui la corrompent et les chagrins qui la désolent, de quel intérêt serait la société que l'erreur égare et que la force ravage, sans le besoin de chercher la vérité et le devoir de la dire? De quoi serviraient à l'homme ces notions ineffaçables, qu'il trouve en lui-même, de son origine et de sa fin, si elles ne donnaient à sa destinée les caractères d'une mission?... La liberté, la dignité nationale, cette conséquence de la liberté, de la dignité de l'espèce humaine, est une croyance assez grande et assez belle pour remplir un coeur et relever toute une vie...»

Voilà des accents. Ils trouvaient alors écho dans toutes les jeunes âmes. C'était un moment plein de solennité que celui où l'on consacrait ainsi à une juste cause un feu et un talent qu'on croyait inépuisables comme elle. Cela était vrai en politique, en littérature, en art, en tout.

Le temps a marché, et il s'est trouvé (chose remarquable!) que les causes que l'on épousait ont moins duré que la vie des hommes, moins que leur jeunesse même, moins que leur talent! Si l'on prenait des noms propres parmi les plus éminents de nos jours en religion, en poésie comme en politique, on serait frappé de cette rapidité avec laquelle les sujets et les trains d'idées se sont usés en peu d'espace. Il a fallu de la sorte, pour les esprits infatigables, comme une suite de relais successifs, et tel, sa vie durant, se trouve avoir eu deux ou trois idées tuées sous lui. Autrefois les choses allaient moins vite; les régimes politiques, aussi bien que les restaurations morales, moins battus en brèche, se maintenaient d'ordinaire au delà d'une vie; il n'y avait pas tant de ces changements à vue sur la scène du monde. Les grandes intelligences avaient devant elles de longues carrières où se développer. Elles s'y enfermaient bien souvent; dans tout ce qui les entourait, elles trouvaient plutôt alors trop de garanties contre elles-mêmes. Nous sommes tombés aujourd'hui dans l'inconvénient contraire. Les barrières ayant été renversées et les hauteurs rasées, tout le monde est en plaine, l'air du dehors excite, l'examen pénètre partout; le pouf et le contre sollicitent chaque matin; à ce jeu, l'esprit s'aiguise vite, en même temps que les convictions s'épuisent. Les grands talents surtout sont comme aux abois et ne savent que devenir; à bout de leurs premiers motifs, et depuis que les grandes causes ont fait défaut, ils cherchent des thèmes. Ils en trouvent d'étranges parfois, car ils en prennent partout, et chez le voisin et jusque chez l'ancien adversaire. Il en résulte les plus singuliers mélanges[242]. A ne voir que certaine surface, on pourrait se croire arrivé, dans l'ordre des esprits, à un carnaval de Venise universel.

Non pas tout à fait universel; Il est des intelligences qui résistent, qui protestent contre cette défaillance ou cette mobilité d'alentour, et ne se laissent pas volontiers entamer.

Note 242:[ (retour) ] «De, nos jours; disait un railleur, Jurieu aurait fini par souper à la guinguette avec Chaulieu, et Fénelon n'aurait pas manqué de filer un système humanitaire avec Ninon.»

M. de Rémusat est de ceux du moins qui ne sauraient se faire à l'indifférence en matière de vérité; c'est sous cette forme plutôt philosophique qu'il combat le mal présent. Lui qui comprend tout et qui est tenté d'excuser beaucoup, lui dont souvent le goût s'amuse et qui, à ce prix, deviendrait peut-être trop indulgent, il a ses points fixes, ses hauteurs naturelles où il se reprend en idée. Il continue, en toute rencontre, de porter respect aux pensées et aux voeux de sa jeunesse.

En ce temps-là, on était loin de la promiscuité d'opinions; les camps restaient tranchés; chacun combattait sous son drapeau et savait que l'adversaire en avait un qu'il fallait ravir. C'était l'heure aussi des nobles amitiés, des intimes alliances. Dans cette collaboration des Tablettes, M. de Rémusat connut M. Thiers, et se trouva aussitôt lié avec lui d'un lien beaucoup plus étroit qu'il ne semblait. Quand les Tablettes disparurent, M. Thiers essaya de fonder avec M. Mignet un autre recueil périodique, et il vint trouver d'abord M. de Rémusat en lui disant: «Sachez que je ne ferai jamais rien sans vous demander d'en être.» Et il a tenu parole depuis en toute occasion. Cette sorte d'avance et d'attention honore celui de qui elle partait et qui ne la prodigue pas. C'est ici le goût vif de l'esprit pour l'esprit, qui se déclare, car on peut certes avoir de l'esprit autrement, et sous bien des formes différentes, et justes et fines; mais en prenant le mot comme jet, comme source, comme fertilité continuelle, il n'est pas d'homme en France qui, d'emblée et à tout propos, ait plus d'esprit que ces deux-là. Joignez-y M. Cousin.

Dans cette prompte alliance pourtant, ainsi formée, de M. Thiers à M. de Rémusat, indépendamment du seul esprit, il y avait encore un sentiment public élevé, une chaleur de bonne intelligence politique qui s'y joignait et qui scella le lien.

Je n'énumérerai pas les divers articles que M. de Rémusat donna aux Tablettes et qu'il n'a pas recueillis. J'y relève seulement une sorte de manifeste romantique sous le nom de Revue des théâtres qui fit du bruit. De tels articles d'initiative, à cette date, eurent beaucoup d'effet. Bien des lettrés alors plus en vue, et qui occupaient le devant de la scène, s'en tinrent pour avertis et se mirent au pas. Combien de gens distingués de ce temps-ci qui se croient les chefs du mouvement, qui le sont jusqu'à un certain point, et qui ont été traînés à la remorque depuis vingt-cinq ans dans leurs jugements littéraires! M. de Rémusat, par sa critique hardie et inventive, ou par sa conversation qui en tenait lieu, a été un de ces constants remorqueurs, et que le plus souvent le public n'apercevait pas.

Très-partage encore au commencement de 1824 par l'activité politique, secrétaire du comité directeur des élections générales et se multipliant sous l'influence de ce comité dans les divers journaux de la gauche, il se retrouva tout d'un coup disponible après les élections de cette année qui laissèrent sur le carreau le parti libéral, déjà bien blessé par la guerre d'Espagne et par l'éclat du carbonarisme. Il fallut cesser de s'occuper de politique active; il revint à la philosophie et à la littérature. C'est alors (dans l'automne de 1824) que le Globe fut fondé. Il s'y porta avec sa richesse d'idées, avec son expérience et son tact qui corrigeait l'âpreté de certaines autres plumes vaillantes. Une partie de la contribution littéraire et philosophique qu'il y fournit, mais un simple choix seulement et qu'il aurait pu beaucoup étendre, remplit la seconde moitié du premier volume des Mélanges.