Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites,
N'aurait osé d'un autre envahir les limites...
André Chénier s'est fait, dans ces vers, l'interprète fidèle de la poétique de l'antiquité. «C'est ainsi, dit à son tour M. Rossignol, que depuis la majestueuse épopée jusqu'à la vive épigramme aiguisée en un simple distique, chaque poëme eut son style et son harmonie, ses mots, ses locutions, son dialecte propre, son rhythme particulier; et quoique la limite qui séparait deux genres fût quelquefois légère et peu sensible, il n'en fallait pas moins la respecter, sous peine d'encourir l'anathème d'un goût difficile et ombrageux.» L'auteur donne ici de piquants exemples tirés de la métrique des anciens; le déplacement d'un seul pied suffisait pour changer tout à fait le caractère et l'effet d'un chant. Ces races héroïques et musicales qui faisaient de si grandes choses, restaient sensibles jusqu'au plus fort de leurs passions publiques à la moindre note du poëte ou de l'orateur, et l'applaudissement soudain n'éclatait que là où la pensée tombait d'accord avec le nombre, là où l'oreille était satisfaite comme le coeur.
Théocrite le bucolique n'usait donc point du même dialecte qu'Apollonius de Rhodes et que les autres épiques de la descendance d'Homère. Mais du moins, direz-vous, la mesure du grand vers qu'ils emploient leur est commune... Non pas. Dans l'églogue, le vers hexamètre différait essentiellement, par plusieurs endroits, du même vers hexamètre appliqué à l'épopée: «On a déjà décrit avec assez d'exactitude, dit M. Rossignol, les caractères généraux de la poésie pastorale; on a déterminé avec assez de précision quels devaient être le lieu de la scène, le rôle des acteurs, le ton du discours, les qualités du style; mais l'organisation intérieure, le mécanisme secret, la structure savante et ingénieuse de cette poésie, ont été jusqu'ici peu étudiés. Je ne suis pas un si fervent adorateur de Théocrite que l'était Huet, qui nous apprend lui-même que, dans sa jeunesse, chaque année au printemps, il relisait le poëte de Sicile; j'ai pourtant fait plus d'une fois le charmant pèlerinage, et chaque fois, après avoir admiré la vivacité spirituelle et ingénue des personnages, la grâce piquante et naïve du dialogue, la vérité des peintures, je me suis préoccupé de la construction du vers, de ces ressorts cachés que le poëte met en jeu pour produire plusieurs de ses effets.» Le résultat de ces observations multipliées et patientes, c'est que le dactyle peut s'appeler l'âme de la poésie bucolique, et que, sans parler du cinquième pied où il est de rigueur, les deux autres places qu'il affectionne dans le vers pastoral sont le troisième pied et le quatrième, avec cette circonstance que le dactyle du quatrième pied termine ordinairement un mot, comme pour être plus saillant et pour mieux détacher sa cadence. Théocrite, dans le très grand nombre de ses vers, fait sentir le mouvement de légèreté et d'allégresse que rend, par exemple, ce vers de Virgile:
Huc ades, o Meliboee! caper tibi salvus et hoedi.
Les anciens grammairiens avaient déjà fait en partie ces remarques, et l'illustre critique Valckenaer les avait confirmées. M. Rossignol y a ajouté quelque chose, et l'observation du dactyle au troisième pied est de lui. Sur neuf cent quatre-vingt-dix-sept vers de Théocrite, il y en a sept cent quatre-vingt-six qui offrent cette circonstance métrique; et pour quiconque a pénétré la délicatesse habile et même subtile des anciens en telle matière, ce ne saurait être l'effet du hasard. Ceux qui seraient tentés d'accueillir avec sourire ce genre de recherches intimes, poursuivies par un homme de goût, peuvent être de bons et d'excellents esprits, mais ils ne sont pas entrés fort avant dans le secret du langage antique, et nous les renverrions pour se convaincre, s'ils en avaient le temps, à Denys d'Halicarnasse et aux traités de rhétorique de Cicéron.
Ces observations techniques, que nous ne pouvons qu'effleurer, et dans lesquelles M. Rossignol nous a rappelé un critique bien délicat aussi d'oreille et de goût, feu M. Mablin, ces curiosités d'un dilettantisme studieux mènent à l'intelligence vive et entière des modèles qu'il s'agit d'apprécier. De même qu'on est disposé à mieux sentir Théocrite au sortir de ces pages, on mesure avec plus de certitude le degré précis dans lequel Virgile s'est approché du maître: car c'était bien un maître que Théocrite pour Virgile dans la poésie pastorale; et M. Rossignol, qu'on n'accusera pas d'irrévérence envers aucun génie antique, établit la différence et la distance de l'un à l'autre par des caractères incontestables. Virgile, jeune, amoureux de la campagne, mais non moins amoureux des poésies qui la célébraient, s'est évidemment, à son début, proposé Théocrite pour modèle presque autant que la nature elle-même. Il semble véritablement avoir lu Théocrite plume en main, et avoir voulu bientôt en imiter et en placer les beautés, assez indifférent d'ailleurs sur le lieu. La forme dans laquelle il a reproduit et comme enchâssé à plaisir ces images, ces comparaisons pastorales, est sans doute ravissante de douceur et d'harmonie, et c'est là ce qui a fait la fortune des Bucoliques. Mais, ajoute M. Rossignol, ne séparez pas cette forme du fond; ou, si vous l'oubliez un instant, si vous parvenez à écarter cette molle et suave mélodie pour ne vous attacher qu'à la pensée, vous serez frappé du défaut d'unité dans le lieu et dans le sujet, du vague de la scène, et du caractère bien plus littéraire que réel de ces bergeries. C'est une des causes, entre tant d'autres, qui rend la traduction des Bucoliques impossible et presque nécessairement insipide; car ce charme de la forme s'évanouissant, il ne reste rien de nettement dessiné et qui marque du moins les lignes du tableau. Jusque dans les Bucoliques pourtant, Virgile, ce génie naturellement grave, sérieux et mélancolique, présage déjà son originalité sur deux points: la Xe églogue, si passionnée, en mémoire de Gallus, laisse déjà éclater les accents du chantre de Didon, et la IVe églogue à Pollion, toute religieuse et sibylline, toute digne d'un consul, fait entrevoir dans le lointain les beautés sévères et sacrées du VIe livre de l'Enéide.
Je ne redirai pas ici comment l'amour si profond et si vrai qu'avaient les Romains pour la campagne ne les inclinait pourtant point à l'églogue pastorale; c'était un amour mâle et pratique, tout adonné à la culture, et dont les loisirs mêmes, si bien décrits dans les Géorgiques, se ressentaient encore des rudes travaux de chaque jour. Lorsque Tibulle, le plus affectueux après Virgile, et le plus doux des Romains, dit à sa Délie, en des vers pleins de tendresse, qu'il ne demande avec elle qu'une chaumière et la pauvreté, il mêle encore à l'idéal de son bonheur ces images du labour:
Ipse boves, mea, sim tecum modo, Delia, possim
Jungere, et in solo pascere monte pecus;