Ce Manegold traverse et anime heureusement tout le drame; il est tout à fait absent-dans la vie imprimée d'Abélard. L'érudition n'a point de prise sur ces évocations-là, et la fantaisie qui les crée se retrouve plus vraie que la science. Mais je m'aperçois que, si je n'y prends garde, je me laisse aller à parler de ce qui n'est point connu du public. Je coupe court et je me résume en répétant que si l'Abélard qu'on a (la vie imprimée) est plus parfait comme ouvrage, l'Abélard-drame, qu'on aura un jour, paraîtra une plus vraie et plus entière expression du talent que nous nous sommes ici efforcé de peindre.

Le Rapport lu à l'Académie des sciences morales sur la philosophie allemande, et qui forme tout un volume, sort de notre compétence. La préface, où l'auteur a rassemblé les points principaux de l'examen et a présenté la génération des divers systèmes, de Kant à Hégel, est fort appréciée des gens du métier. C'est dans le temps de ce travail et des discussions approfondies d'où il est né, que M. de Rémusat a passé définitivement lui-même à l'état de maître et d'homme du métier, au lieu d'amateur très-distingué qu'il était auparavant. Est-ce donc qu'en philosophie, comme en bien des choses, il n'y aurait pas moyen, avec quelque avantage, de rester amateur toujours,

Ami de la vertu, plutôt que vertueux?

Il est temps d'arriver au succès public le plus brillant, au jour de triomphe et de soleil de M. de Rémusat; je veux parler de son discours de réception à l'Académie française. Dès que M. Royer-Collard eut disparu, une sorte de suffrage rapide et de murmure universel désigna à l'instant M. de Rémusat pour lui succéder et pour le célébrer. Dans un temps où chacun se croit des titres à toute espèce d'héritage, il ne s'éleva pas un seul concurrent. N'est-ce pas là un unique hommage rendu à la mémoire du mort et aussi au talent approprié du vivant? M. de Rémusat répondit hautement à cette attente. La séance du 7 janvier 1847 restera mémorable entre celles du même genre. Le successeur de Royer-Collard fut éloquent, égal à son sujet, le dominant presque, et s'y mouvant avec aisance et grandeur. Il eut, tant qu'il le fallut, de l'élévation, il eut de la grâce. On a remarqué que tout est bien touché dans ce discours, hormis peut-être l'éloquence parlementaire de M. Royer-Collard, qui aurait pu être caractérisée plus sensiblement. A côté de l'orateur grave et presque auguste[246], pourquoi n'aurait-on pas dessiné, par exemple, M. de Serre, son grand ami, l'orateur passionné, qui faisait naturellement pendant? Dans une circonstance autre qu'une solennité académique, il y aurait eu sans doute manière de prendre autrement le sujet, une manière plus expressive et plus réelle; c'eût été de ne pas donner tant de place et de saillie aux considérations historiques, aux diverses époques de la Révolution, et de s'attacher plus uniquement d'abord à la figure de M. Royer-Collard, à ce personnage original, mordant, élevé, mais abrupt, en un mot d'éteindre les fonds historiques et d'accuser à tout moment d'avantage le profil singulier. Ce que M. de Rémusat a si bien fait vers la fin, on aurait pu le faire durant tout le morceau, et c'eût été, biographiquement, plus vivant. Mais l'éloge oratoire a sa loi, sa convenance, son choix à faire entre les divers traits, et M. de Rémusat a su, en les indiquant, les adoucir, les idéaliser avec finesse, les subordonner à la majesté. Et puis l'orateur était dans son élément et dans son droit en ne négligeant pas une occasion si naturelle de juger les époques successives de notre histoire contemporaine. Il a parlé de toutes, et de la Restauration en particulier, avec impartialité, avec générosité même. Après les charmantes définitions qu'il avait données de M. Royer-Collard comme homme et comme écrivain, je ne sais si je me trompe, mais j'aurais préféré qu'il terminât sans rentrer dans cette thèse générale, plus que douteuse, de l'alliance de la philosophie et de la politique, sans se croire tenu de faire la péroraison obligée. Voilà (pour varier la monotonie de la louange) les seules observations du lendemain sur un discours dont l'ensemble et toutes les parties ont constamment réussi auprès de l'assemblée la plus choisie et la plus attentive. C'a été là un de ces beaux jours où le talent, au moment où il la reçoit, justifie magnifiquement sa Couronne.

Note 246:[ (retour) ] «Respondit Cornélius Tacitus eloquensissime et, quod eximium orationi ejus inest, σεμνως.» Ce que Pline dit là de Tacite avocat et orateur, on le pourrait appliquer à M. Boyer-Collard, excepté le respondit. M. Royer-Collard à la tribune ne parlait qu'en premier et ne répondait pas.

Une étude du genre de celle-ci a ses limites, et un portrait n'est pas un tableau. C'est encore moins une description à l'infini et un catalogue détaillé des moindres productions. Nous nous arrêtons sans avoir épuisé notre sujet. M. de Rémusat en est un des plus fertiles, on l'a vu, et qui sait trop bien se multiplier pour qu'on n'ait pas l'occasion de le retrouver maintes fois en avançant. Il a plusieurs plans d'ouvrages pour l'avenir, et ceux qu'il ne prévoit pas seront peut-être les principaux. Mais, quoi qu'il publie ou de tout nouveau ou de composé déjà, il ne fera certainement par ses écrits qu'entrer en possession de la place qui lui est dès longtemps reconnue dans l'opinion. Le lieu qu'il tient est au premier rang parmi les esprits de cet âge; il l'étend chaque jour, et, pour l'agrandir encore, il n'a qu'à le faire tout à fait égal à son mérite. Au reste, il aura beau se soustraire par portions et vouloir se dérober, il est de ceux qui laisseront plus de trace qu'ils ne se l'imaginent et que les contemporains eux-mêmes ne le pensent. La vraie supériorité, jointe à la finesse, survit à bien des renommées bruyantes. On se remet à l'écouter, à lui découvrir des grâces nouvelles, quand on est las du convenu ou du trop connu. Son autorité gagne à n'être point de profession. Et pour ceux mêmes qui se mêlent ici de juger M. de Rémusat et de l'expliquer aux autres, un de leurs précieux titres pourrait bien être un jour s'ils avaient eu, à leur début, l'honneur d'être remarqués et publiquement recommandés par lui[247].

Note 247:[ (retour) ] M. de Rémusat voulut bien parler dans le Globe, en 1828, de mon premier ouvrage, le Tableau de la Poésie française au XVIe siècle.

1er octobre 1847.

CHARLES LABITTE

«La mort a dépouillé ma jeunesse en pleine récolte... J'étais au comble de la muse et de l'âge en fleur,—hélas! et voilà que je suis entré tout savant dans la tombe, tout jeune dans l'Érèbe!»