Pendant que Charles Labitte écrivait son volume sur la Ligue, le gouvernement faisait imprimer pour la première fois (dans la collection des Documents historiques) les Procès-verbaux des États généraux, réputés séditieux, de 1593; cette publication, confiée à M. Auguste Bernard, déjà connu par ses recherches sur les D'Urfé, fut exécutée avec beaucoup de soin, d'exactitude et de conscience, qualités qui distinguent cet investigateur laborieux. Notre ami, toujours bienveillant et en éveil, s'était empressé à l'avance, dans une note de son volume, de signaler la prochaine publication de M. Bernard: «Elle comblera, avait-il dit[255], une lacune fâcheuse dans les annales de nos grandes assemblées. L'histoire politique n'aurait pas seule à profiter de cette publication; ce serait la meilleure pièce justificative de la Satyre Ménippée.» Mais le recueil des Procès-verbaux ne répondit pas, du moins dans la pensée de l'éditeur, à cette dernière promesse. Selon M. Auguste Bernard, en effet, ces registres, qui paraissaient si tardivement au jour et qui encore ne paraissaient que mutilés, loin de venir comme pièce à l'appui de la Ménippée, en étaient bien plutôt une sorte de réfutation et de démenti perpétuel. M. Bernard accordait à ces pauvres États tant conspués beaucoup plus de crédit qu'on n'avait fait jusqu'alors, et il y avait dans ce penchant de sa part autre chose que de la prévention d'éditeur: il s'y mêlait des vues plus réfléchies. Une note de sa préface[256] recommandait expressément le pamphlet du Maheustre et du Manant, testament de la Ligue à l'agonie et dernier mot du parti des Seize. Ce pesant écrit était bien en tout le contre-pied de la Satyre Ménippée; des deux pamphlets, c'était le rival et le vaincu dans ce combat du frelon et de l'abeille. Mais M. Bernard y voyait, non sans raison, un précis historique très-net de la naissance, des progrès et des différentes péripéties de la Ligue; il y voyait, d'un coup d'oeil moins juste à mon sens, la ligne principale et comme la grande route de l'histoire à ce moment; ce n'en était plus au contraire qu'un sentier escarpé et perdu, qui menait au précipice. En général, l'éditeur des Procès-verbaux de 1593 accordait à l'assemblée des États de la Ligue un caractère national et incontesté, fait pour surprendre ceux qui avaient été nourris de la vieille tradition française. Les accusations de vénalité, qui sont restées attachées aux noms des principaux meneurs, lui paraissaient sans base, faute apparemment d'être consignées aux procès-verbaux. Ces opinions de l'éditeur, qui se décelaient déjà dans l'introduction mise en tête du Recueil, éclatèrent surtout dans un article critique fort rude qu'il lança peu après[257] contre la Satyre Ménippée et contre la Notice qu'y avait jointe Charles Labitte.

Note 255:[ (retour) ] Page 158.

Note 256:[ (retour) ] Page XXXIV.

Note 257:[ (retour) ] Dans la Revue de la Province et de Paris, 30 septembre 1842.

Ce dernier, sans répondre à ce qui lui était personnel, reprit en main la discussion et la mena vigoureusement dans un article de cette Revue, intitulé Une Assemblée parlementaire en 1593[258]. Moi-même, longtemps préoccupé de cette question de la Ménippée, j'ai besoin d'ajouter ici dans l'intérêt de notre ami quelques raisons subsidiaires qu'il eût pu donner pour se défendre. Le cas que je fais de M. Auguste Bernard et l'autorité qu'il s'est acquise sur le sujet me serviront d'excuse, si je me prends directement à son opinion, qui rallierait au besoin plus d'un partisan. Et puis il s'agit de la Ménippée, du roi des pamphlets, comme on l'a nommée; il s'agit de savoir si ce brillant exploit de l'esprit français a usurpé son renom et sa victoire.

Note 258:[ (retour) ] Livraison du 15 octobre 1842.

Je ne puis m'empêcher d'abord de remarquer l'espèce de superstition ou de pédanterie (on l'appellera comme on voudra) qui devient une des manies de ce temps-ci: c'est de vouloir tout traiter et tout remettre en question à l'aide de pièces dites positives, de documents et de procès-verbaux. En réalité pourtant, on a beau chercher à se le dissimuler, plus on s'éloigne des choses, et moins on en a connaissance, j'entends la connaissance intime et vive; tous ces je ne sais quoi que les contemporains possédaient et qui composaient la vraie physionomie s'évanouissent; on perd la tradition pour la lettre écrite. On se met alors à attacher une importance extrême, disproportionnée, à certaines pièces matérielles que le hasard fait retrouver, à y croire d'une foi robuste, à en tirer parti et à les étaler avec une sorte de pédanterie (c'est bien le mot); moins on en sait désormais, et plus on a la prétention d'y mieux voir. Je prie qu'on veuille bien ne pas se méprendre sur ma pensée et n'y rien lire de plus que je ne dis: ce ne sont pas le moins du monde les estimables recherches en elles-mêmes que je viens blâmer; personne au contraire ne les prise plus que moi quand l'esprit s'y contient à son objet; je parle simplement des conclusions exagérées qu'on y rattache. Or, il n'y a qu'une manière de se tenir en garde contre l'abus, c'est de faire toujours entrer la tradition pour une grande part dans ses considérations, et de ne pas la supprimer d'un trait sous prétexte qu'on n'a plus de moyen direct et matériel d'en vérifier tous les éléments. L'éditeur des Procès-verbaux de 1593 s'étonne de ne pas les trouver d'accord avec la parodie de la Satyre Ménippée: s'il s'attendait à cette conformité dans le sens réel et légal, il avait là une prévention par trop naïve. La Satyre Ménippée nous rend l'esprit même des États, leur rôle turbulent et burlesque; elle simule une sorte de séance idéale qui les résume tout entiers. Certainement, cette séance-là, qu'Aristophane aurait volontiers signée comme greffier, n'a pu être relatée au procès-verbal; il n'y a donc rien de surprenant qu'on ne l'y trouve pas. Pour des séances plus précises et définies, ne sait-on pas d'ailleurs combien les procès-verbaux, en leur enregistrement authentique et sous leur sérieux impassible, ont une manière d'être inexacts et, dans un certain sens, de mentir? Assistez à telle séance de la Chambre des députés, ou écoutez celui qui en sort tout animé de l'esprit des orateurs et vous en exprimant l'émotion, les péripéties, les jeux de scène, et puis lisez le lendemain le procès-verbal de cette séance: cela fait-il l'effet d'être la même chose? lequel des deux a menti?

Mais la Satyre Ménippée ne vint qu'après les États; elle ne parut (sauf la petite brochure du Catholicon qu'on met en tête et qui a précédé en date), elle ne parut, objecte-t-on, qu'aussitôt après l'entrée de Henri IV à Paris, après le 22 mars 1594; on achevait de l'imprimer à Tours quand cette entrée eut lieu, elle partit sur le temps; ce fut une pièce du lendemain, les hommes de la Ménippée sont des hommes du lendemain. Que dirait-on de quelqu'un qui viendrait confondre la Parisienne avec la Marseillaise? Et voilà ce qu'on a fait pourtant au profit du trop célèbre pamphlet, lorsqu'on a complaisamment répété la phrase du président Hénault: «Peut-être la Satyre Ménippée ne fut guère moins utile à Henri IV que la bataille d'Ivry; le ridicule a plus de force qu'on ne croit.»

Je résume les objections que M. Auguste Bernard opposait à Charles Labitte. Sans entrer ici dans une discussion de dates qui avait déjà été très-bien éclaircie par Vigneul-Marville, et que semblent avoir réglée définitivement MM. Leber et Brunet, on peut répondre sans hésiter: Non, les hommes de la Satyre Ménippée n'étaient point des hommes du lendemain[259], et cette oeuvre de leur part ne fut point une attaque tardive, ni le coup de pied à ce qui était à terre. Et d'abord il paraît constant, nonobstant chicanes, que le premier petit écrit dont se compose cette Satyre farcie (l'écrit intitulé la Vertu du Catholicon) fut imprimé réellement en 1593, avant la chute de la Ligue; il n'est pas moins certain, pour peu qu'on veuille réfléchir, que tous ces quatrains railleurs, ces plaisantes rimes, épîtres et complaintes, que la Ménippée porte avec elle, coururent imprimées ou manuscrites, et durent être placardées, colportées au temps même des événements qui y sont tournés en ridicule. La Satyre Ménippée ne fit que ramasser et enchâsser ces petites pièces qui étaient en circulation; elle rallia en un gros ces troupes légères qui avaient donné séparément.

Note 259:[ (retour) ] Voir ce qui est dit dans la Satyre même, ou du moins dans le Discours de l'imprimeur, contre les gens du lendemain: «J'en vois d'autres qui n'ont bougé de leurs maisons et de leurs aises, à déchirer le nom du roy et des princes du sang de France tant qu'ils ont pu, et qui, ne pouvant plus résister à la nécessité qui les pressoit, pour avoir eu deux ou trois jours devant la réduction de leur ville quelque bon soupir et sentiment de mieux faire, sont aujourd'hui néanmoins ceux qui parlent plus haut, etc., etc.»