1 VOL. IN-4°, PARIS, 1847.

C'est une chose grave assurément pour un roi que de faire des vers. Il n'est point permis aux poëtes d'être médiocres; Horace le leur défend au nom du ciel et de la terre, au nom des colonnes et des murailles mêmes qui retentissent de leurs vers; et, d'autre part, la devise d'un roi, telle qu'elle se lit en lettres d'or chez Homère, et telle qu'Achille la dictait par avance à Alexandre, consiste à toujours exceller, à être en tout au-dessus des autres[6]. Voilà deux obligations bien hautes, deux royautés difficiles à réunir, et dont la dernière exclut absolument, chez celui qui en est investi, toute prétention incomplète et vaine. Hors de l'Orient sacré, je ne sais si l'on trouverait un grand exemple de ce double idéal confondu sur un même front, et si, pour se figurer dans sa pleine majesté un roi poëte, il ne faudrait pas remonter au Roi-Prophète ou à son fils. Il y a eu des degrés toutefois; ce même Homère, de qui nous tenons l'adieu du vieux Pélée donnant à son fils cette royale leçon de prééminence et d'excellence généreuse, nous représente Achille dans sa tente, au moment où les envoyés des Grecs arrivent pour le fléchir, surpris par eux une lyre à la main et tandis qu'il s'enchante le coeur à célébrer la gloire des anciens héros. Le moyen fige, comme l'antiquité héroïque, nous offrirait çà et là de ces heureuses surprises, depuis Alfred pénétrant en ménestrel dans le camp des Danois, jusqu'à Richard Coeur-de-Lion appuyant à la fenêtre de sa prison la harpe du trouvère. Le siècle de saint Louis applaudissait aux chansons de Thibaut, roi de Navarre. En un mot, tant que la poésie a été un chant, tant que la harpe et la lyre n'ont pas été de pures métaphores, on conçoit cet accident poétique comme une sorte de grâce et d'accompagnement assorti jusque dans le rang suprême. Mais, du moment que les vers, ramenés à l'état de simple composition littéraire, devinrent un art plus précis, du moment que les rimes durent se coucher par écriture, et qu'il fallut, bon gré mal gré, et nonobstant toutes métaphores, noircir du papier, comme on dit, pour arriver à l'indispensable correction et à l'élégance, dès lors il fut à peu près impossible d'être à la fois roi et poëte avec bienséance. Que gagne la gloire du grand Frédéric à tant de mauvais vers (même quand ils seraient un peu moins mauvais), griffonnés la veille ou le soir d'une bataille, à chaque étape de ses rudes guerres? La force d'âme du monarque et du capitaine, en plus d'une conjoncture terrible, ne serait pas moins prouvée, pour n'être point consignée dans des pièces soi-disant légères, signées Sans-Souci et adressées à d'Argens. L'opiniâtre rimeur n'a réussi, par cette dépense de bel esprit, qu'à introduire, on l'a très-bien remarqué, un peu de Trissotin dans le héros. On sait qu'un jour Louis XIV aussi s'était avisé de rimer; c'était sans doute dans le court instant où il se laissait tenter à cette gloire des ballets et des carrousels, dont un passage de Britannicus le guérit. Cette fois la leçon lui vint de Boileau, à qui il montra ses vers en demandant un avis. «Sire, répondit le poëte, rien n'est impossible à Votre Majesté; elle a voulu faire de mauvais vers, et elle y a réussi.» Louis XIV, avec son grand sens, se le tint pour dit. Richelieu, qui était presque un roi, s'est donné un ridicule avec ses prétentions d'auteur. A de tels personnages, chefs et gardiens des États, il est aussi beau d'aimer, de favoriser les arts et la poésie, que périlleux de s'y essayer directement; et, plus ils sont capables de grandeur, plus il y a raison de répéter pour eux la magnifique parole que le poète adressait au peuple romain lui-même:

Tu regere imperio populos, Romane, memento.

Hae tibi erunt arles.....

Note 6:[ (retour) ] Iliade, XI, 783.

On aurait tort pourtant et l'on serait injuste d'appliquer trop rigoureusement aux Poésies de François Ier ce que les précédentes observations semblent avoir aujourd'hui d'incontestable. Les vers d'amateur ne sont plus guère de mise eu français depuis Malherbe; mais Malherbe n'était pas venu. Sans doute si François Ier avait pu lire à un Despréaux n'importe lesquelles de ses épîtres ou même de ses rondeaux, il aurait couru grand risque de recevoir la même réponse que s'attira Louis XIV; mais il n'y avait pas alors de Despréaux. Les meilleurs poëtes du temps, à commencer par Marot, faisaient bien souvent des vers détestables, de même que les moins bons rimeurs rencontraient quelquefois des hasards assez jolis. Tout le XVIe siècle, à cet égard, nous présente comme un continuel et confus effort de débrouillement. François Ier, dès le jour où il monta sur le trône, donna le signal à ce puissant travail qui devait contribuer à répandre et à polir en définitive la langue française. Grâce à l'impulsion qu'il communiqua d'en haut, ce fut bientôt de toutes parts autour de lui un défrichement universel. Lui-même on le vit des premiers mettre la main à l'instrument. Ce qui eût été, en d'autres temps, une prétention petite, était donc ici une noble erreur, ou plutôt simplement un bon exemple. Qu'on me permette une comparaison qui rendra nettement ma pensée. Il y eut un jour dans la Révolution française où l'on voulut remuer tout d'un coup le Champ de Mars et le dresser en amphithéâtre pour une solennité immense: les bras ne suffisaient pas; chacun s'y mit, et l'on vit de belles dames elles-mêmes, de très-grandes dames de la veille, manier la pelle et la bûche. Je pense bien que ces mains délicates firent assez peu d'ouvrage; mais combien elles durent exciter autour d'elles! Ce fut là en partie le rôle de François Ier poëte, et celui des Valois, y compris plus d'une princesse.

Ce qu'on appelle la Renaissance dans notre Occident constitue véritablement un des âges par lesquels avait à passer le monde moderne; cet âge ou cette saison régnait depuis longtemps déjà en Italie, quand la France retardait encore. Les expéditions de Charles VIII et de Louis XII avaient rapporté les germes et sourdement mûri les esprits; mais rien jusque-là n'éclatait. La gloire de François Ier est d'avoir, à peine sur le trône, senti avant tous ce grand souffle d'un printemps nouveau qui voulait éclore, et d'en avoir inauguré la venue. Rien ne saurait donner une plus juste idée du brusque changement qui se fit d'un règne à l'autre que ces phrases naïves de la mère de François Ier, Louise de Savoie, écrivant en son Journal: «Le 22 septembre 1314, le roi Louis XII, fort antique et débile, sortit de Paris pour aller au-devant de sa jeune femme la reine Marie.» Et quelques lignes plus bas: «Le premier jour de janvier 1515, mon fils fut roi de France.» Son fils, son César pacifique, ou encore son glorieux et triomphant César, subjugateur des Helvétiens, comme elle le nomme tour à tour. Ainsi, succédant à ce bon roi antique et débile, et dont les rajeunissements mêmes semblaient un peu surannés de galanterie et de goût, l'ardent monarque de vingt ans solennisa son entrée comme au bruit des fanfares et de la trompette. La victoire lui paya la bienvenue à Marignan, et les poëtes firent écho de toutes parts. Une vive et facile école débutait justement avec le règne, et saluait pour chef et pour prince le jeune Clément Marot. Le même roi, qui avait demandé à Bayard de l'armer chevalier, aurait presque demandé au gentil maître Clément de le couronner poëte. Mais ce n'était point dans de simples rimes que François Ier faisait consister l'idée et l'honneur des lettres; il embrassa la Renaissance dans toute son étendue. Épris de toute noble culture des arts et de l'esprit, admirateur, appréciateur d'Érasme comme de Léonard de Vinci et du Primatice, et jaloux de décorer d'eux sa nation, comme il disait, et son règne, propagateur de la langue vulgaire dans les actes de l'État, et fondateur d'un haut enseignement libre en dehors de l'Université et de la Sorbonne, il justifie, malgré bien des déviations et des écarts, le titre que la reconnaissance des contemporains lui décerna. Son bienfait essentiel consiste moins dans telle ou telle fondation particulière, que dans l'esprit même dont il était animé et qu'il versa abondamment autour de lui. S'il restaurait dans Avignon le tombeau de Laure, il semblait en tout s'être inspiré de la passion de Pétrarque, le grand précurseur, pour le triomphe des sciences illustres. Les imaginations s'enflammèrent à voir cette flamme en si haut lieu. Montaigne, qui était de la génération suivante, nous a montré son digne père, homme de plus de zèle que de savoir, «eschauffé de cette ardeur nouvelle, de quoy le roy François premier embrassa les lettres et les mit en crédit,» et l'imitant de son mieux dans sa maison, toujours ouverte aux hommes doctes, qu'il accueillait chez lui comme personnes saintes. «Moy, s'empresse d'ajouter le malin, je les aime bien, mais je ne les adore pas.» Ce fut cette sorte de culte que François Ier naturalisa en France, et si un peu de superstition s'y mêla d'abord (comme cela est inévitable pour tous les cultes), dans le cas présent elle ne nuisit pas. On aime à voir, à quelque retour de Fontainebleau ou de Chambord, le royal promoteur de toute belle et docte nouveauté, et de la nouveauté surtout qui servait la cause antique, s'en aller à cheval en la rue Saint-Jean-de-Beauvais jusqu'à l'imprimerie de Robert Estienne, et là attendre sans impatience que le maître ait achevé de corriger l'épreuve, cette chose avant tout pressante et sacrée. Bien des erreurs et des rigueurs suivirent sans doute de si favorables commencements et compromirent les destinées finales du règne; mais l'élan, une fois donné, suffisait à produire de merveilleux effets; les semences jetées au vent pénétrèrent et firent leur chemin en mille sens dans les esprits; la politesse greffée sur la science s'essaya, et l'on en eut, sous cette race des Valois, une première fleur. Voilà de quoi excuser d'avance bien des mauvais vers, si nous en rencontrons chez le roi poëte; et, comme circonstance atténuante, il convient de noter aussi qu'un grand nombre furent écrits dans les ennuis d'une longue captivité, ce qui, au besoin, les explique et les absout encore. Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe? et que devenir dans une prison à moins que d'y soupirer et rimer sa plainte? Le bon René d'Anjou, captif en sa jeunesse, avait usé ainsi de musique et de vers, en même temps qu'il peignait aux murailles de sa tour diverses sortes de compositions mélancoliques et d'emblèmes. Le grand-oncle de François Ier, Charles d'Orléans, en pareille disgrâce, avait également demandé consolation à la poésie et l'avait fait avec un rare bonheur de talent. Si François Ier fut loin d'y réussir aussi bien, l'idée, l'intention du moins était délicate et noble. En toutes choses, il faut surtout demander à ce prince généreux de nature le premier mouvement et l'intention.

Le recueil des Poésies de François Ier, que vient de publier M. Aimé Champollion, est tiré de trois manuscrits que possède la Bibliothèque du Roi; l'éditeur en mentionne trois autres qui se trouvent dans le même dépôt, mais qui ne sont que des copies. Un amateur éclairé, M. Cigongne, possède aussi dans sa riche collection un manuscrit qui correspond, pour le contenu, à l'un des trois premiers, et qui paraît en être l'original. Ce manuscrit commence tout simplement par une lettre en prose que le roi prisonnier écrit à une maîtresse dont on ignore le nom:

«Ayant perdu, dit-il, l'occasion de plaisante escripture et acquis l'oubliance de tout contentement, n'est demeuré riens vivant en ma mémoire, que la souvenance de vostre heureuse bonne grace, qui en moy a la seulle puissance de tenir vif le reste de mon ingrate fortune. Et pour ce que l'occasion, le lieu, le temps et commodité me sont rudes par triste prison, vous plaira excuser le fruict qu'a meury mon esperit en ce pénible lieu...»

Cette lettre, avec la pièce de vers qui l'accompagne, se trouve aux pages 42 et 43 de la présente édition; mais, en la lisant au début, on comprend mieux comment François Ier devint décidément poëte ou rimeur, et comment l'ennui l'amena à développer sinon un talent, du moins une facilité qu'il n'avait guère eu le loisir d'exercer jusqu'alors. Il redit la même chose dans la longue épître où il raconte son parlement de France et sa prise devant Pavie: