La naïveté avec laquelle Prévost confesse à son ami ses restrictions intérieures,, ménagées à travers ses voeux, et s'en autorise comme d'une précaution toute simple, est bien propre à faire sourire; l'élève de La Flèche s'y découvre ingénument. Ce qui paraîtra plus digne d'un homme, c'est cette réflexion si juste, que la moitié du monde vaut bien l'autre, et que ce qu'on perd dans l'opinion sur une rive de l'Escaut, on le regagne en estime sur l'autre rive. «Plaisante justice qu'une rivière borne!» a dit Pascal après Montaigne; Prévost le redit après tous deux. Chez lui pourtant la réflexion ne venait qu'à la suite de l'action et à titre d'excuse; il obéissait avant tout à l'entraînement.

On trouve d'assez curieux renseignements sur sa personne et sur sa situation vers cette époque de sa vie, dans le récit du Voyage littéraire de Jordan. Ce Français de Berlin, qui visita en 1733 Paris et Londres, rencontra dans cette dernière ville Prévost, et avec son style plat il le peint sous des traits assez fidèles: «Je trouvai ce même jour, dit-il, M. Prevost d'Exiles. C'est un homme fin qui joint à la connoissance des belles-lettres celle de la théologie, de l'histoire et de la philosophie. Il a de l'esprit infiniment, et surtout cet esprit de développement si nécessaire dans les matières métaphysiques. Tout le monde connoît les agréments de son style. Je ne parlerai point de sa conduite, ni d'une action criminelle dont il s'est rendu coupable à Londres; cela ne me regarde point. Je ne le considère que par rapport à ses talents. Cela n'est-il pas excusable dans un voyageur?

Prévost a du malheur; voilà cette terrible accusation de Lenglet-Dufresnoy, cette accusation au criminel, qui reparaît chez un honnête étranger, chez un homme de cette autre moitié du monde, auprès de laquelle il comptait si bien trouver grâce. Au reste, Jordan n'est pas en défense contre l'éloquent abbé; il se laisse gagner à ses manières civiles, au charme abondant de cette parole qu'on voit d'ici se dérouler; et à quelques pages plus loin, on lit dans le courant du Journal: «J'eus une conversation fort agréable avec M. Prevost, que l'on trouve tous les jours plus aimable, savant et spirituel. Il travaille à l'État des Sciences en Europe. Il est très-capable de réussir dans un pareil ouvrage, et de nous donner une belle histoire revêtue de tous les agréments de la diction.» Puis, le comparant à Voltaire qui est en train de composer son Siècle de Louis XIV, et qu'il nous représente comme un jeune homme maigre, qui parait attaqué de consomption, l'honnête Jordan souhaite à l'un plus de santé et à l'autre plus d'aisance. La correspondance de Voltaire nous montre en effet que Prevost, dans un de ces moments de gêne auxquels il était si sujet (juin 1740), prit sur lui de recourir à l'opulent poète, non sans lui faire, comme critique, des offres de service en retour.

Au tome VI du Pour et Contre (1735), parlant du Voyage de Jordan qui venait de paraître, Prevost touche quelques mots de l'accusation, à la fois vague et grave, dont il s'y voit l'objet; mais, soit qu'il se sente la conscience moins nette, soit que les compliments mêlés à ce mauvais propos l'aient amolli, il répond moins vivement qu'il n'avait fait, l'année précédente, à Lenglet-Dufresnoy: «Je me suis attendu, depuis mon retour en France, dit-il, à ces galanteries de MM. les protestants, et je ne suis pas fâché d'avoir occasion de m'expliquer sur la seule manière dont je veux y répondre. S'ils prétendent décrier mon caractère, je défie la calomnie la plus envenimée de faire impression sur les personnes de bon sens dont j'ai l'honneur d'être connu. S'ils en veulent à mes foiblesses, je leur passe condamnation, et ils me trouveront toujours prêt à renouveler l'aveu que j'ai déjà fait au public. Qu'ils les déguisent après cela sous toutes sortes de formes, je leur aurai beaucoup d'obligation s'ils peuvent contribuer à augmenter mon repentir.» On ne peut certes rien de plus humble et de plus fait pour désarmer; cette action criminelle commise à Londres, et qui n'empêchait pas le coupable d'y séjourner, était, je l'espère, quelque délit amoureux, un de ces crimes qui, après tout, laissent subsister l'honnête homme [287].

Note 287:[ (retour) ] J'indique, un peu à regret, pour ceux qui veulent tout savoir, les anecdotes sur l'abbé Prevost qui se trouvent au tome 111, page 149 et suiv. des Mélanges historiques, satiriques... de Bois-Jourdain. On y voit qu'il fut un moment arrêté à cause d'une mauvaise affaire qui lui arriva étant en Angleterre. On y trouve ce petit portrait de l'homme au physique: «Ce moine défroqué est toujours habillé comme un officier de cavalerie. Il a un extérieur sage, modeste et prévenant.»

C'était le moment où s'imprimait Manon Lescaut. Remarquez bien que l'exact Berlinois n'a gardé d'en parler, tandis qu'il s'étend sur les mérites scientifiques et métaphysiques de l'abbé Prevost, et sur un livre soi-disant sérieux dont on ne sait même plus s'il a jamais été achevé. Les contemporains, surtout les plus gens de poids et les plus appliqués, ne laissent pas d'être sujets à ces petites bévues-là.

En revanche, celui-ci nous apprend encore que Prevost s'est donné le plaisir, dans ses Mémoires d'un Homme de qualité, de faire des portraits de ses anciens confrères de Saint-Maur, et de les loger dans la bibliothèque du monastère de Saint-Laurent à l'Escurial. Il est dommage qu'on n'ait pas la clef des noms, mais on sent bien que le romancier peint ici d'après ses souvenirs. Ce supérieur général, grossier, sans naissance, sans mérite, aux manières dures, et qui ne fait nul cas des savants parce qu'il ignore jusqu'aux premiers éléments des sciences, n'est autre peut-être que celui à qui Prévost adressait cette lettre railleuse et à demi menaçante en partant; je le soupçonne fort d'être le général de la Congrégation de Saint-Maur, dom Alidon en personne. Les autres portraits qui suivent, plus fins, plus nuancés et assaisonnés de malice, sont évidemment d'après nature. Le père Erasmos, qui unit en lui deux hommes si divers, si dissemblables, tour à tour savant aimable et moine bourru, nous apparaît plein de vie dans sa singularité; de tels originaux se copient et ne s'inventent pas. Tout à côté on rencontre le père Tirman, qui a de l'esprit et de l'érudition; «mais, comme il n'a pas la tête des plus fortes, on craint qu'à force de la charger la voiture ne se brise.» Il serait piquant de savoir à quel docte confrère des De La Rue et des Montfaucon s'appliquaient ces divers signalements. On mettrait ainsi des physionomies distinctes à des figures qui de loin nous semblent toutes les mêmes, et d'une ennuyeuse monotonie sous le froc.

Si les bénédictins avaient laissé de ces vivants souvenirs chez Prevost, il est à croire qu'il en avait laissé aussi dans son passage parmi eux; mais la trace ne s'en est point conservée. Cet ancien ami, par exemple, dom De La Rue, à qui il écrivit une lettre si affectueuse, sur quel ton lui fit-il réponse? et osa-t-il même se compromettre jusqu'à lui répondre? La note officielle que l'on garda du transfuge dans les registres de la Communauté, si l'on daigna en garder une, dut être à peu près dans le genre de celle-ci, que nous trouvons chez dom Grenier:

«Dom Prevost, dit d'Exiles, surnom emprunté, après avoir été successivement deux fois jésuite et deux fois soldat, fit profession dans la Congrégation de Saint-Maur en 1721. Son père, procureur du Roi à Hesdin, assista à sa profession; la veille, il lui avoit donné les avis salutaires qu'un père respectable pouvoit donner à un fils: il lui tint ce propos entre autres, en présence de la Communauté de Saint-Wandrille, si je ne me trompe, que s'il manquoit de son vivant aux engagements qu'il étoit parfaitement libre de contracter ou de ne pas contracter, il le chercheroit par toute la terre pour lui brûler la cervelle. Dom Prevost commença à faire connoître son goût pour les lettres par une pièce contre les amours du Régent. Mais il la supprima lui-même, avant que les supérieurs en fussent instruits, par un quiproquo heureux et pour son auteur et pour le corps dont il étoit membre. Il professa à Saint-Germer avec applaudissement.»

Avoir professé à Saint-Germer avec applaudissement, c'était là l'épisode qui protégeait un peu sa mémoire de ce côté du cloître. Chaque canton du monde tour à tour met la gloire dans ce qui l'intéresse et ce qui le sert. La note précédente fournirait d'ailleurs une nouvelle preuve, s'il en était besoin, de l'absurdité d'une anecdote qui courut dans le temps. On avait raconté que Prevost, jeune, au sortir du collège, avait eu une liaison amoureuse dans sa ville natale, et qu'un jour son père étant venu lui faire une scène chez sa maîtresse qu'il avait maltraitée, l'amant en fureur avait précipité du haut d'un escalier le bonhomme, qui, sans accuser personne, était mort des suites de sa chute: on prétendait expliquer de la sorte la brusque vocation du coupable et son entrée chez les bénédictins. Un petit-neveu de l'abbé Prevost avait démenti cette anecdote par une lettre adressée à la Décade philosophique (20 thermidor an XI); il lui avait suffi de rappeler que le père de l'abbé Prevost n'était mort qu'en 1739, c'est-à-dire à une date où son fils, âgé de quarante-deux ans, avait eu le temps de sortir du cloître et d'épuiser bien d'autres aventures. Dans la note précédente, nous voyons que, loin que ce soit le fils qui tue le père, c'est le père qui menace de tuer son fils, dans le cas où celui-ci viendrait à rompre ses voeux. Ces Prevost avaient la parole vive comme l'imagination, mais avec eux beaucoup de choses se passaient en paroles[288].