C'est ce qui arriva pour l'éclectisme. Le mot et la chose se trouvent dans un Discours d'ouverture de 1816, et M. Cousin en fit la matière expresse de son enseignement dès 1817. Il a donc raison de revendiquer l'initiative de cette méthode de philosophie qu'il combina avec celle de son illustre prédécesseur. Il eut avant tout autre parmi nous, et sans avoir besoin de l'emprunter à personne, l'idée de compléter et d'animer la méthode psychologique, celle de l'analyse intérieure, par la recherche historique. L'inspiration première de l'éclectisme est en effet bien d'accord avec les instincts naturels et le génie propre de M. Cousin. Après avoir construit et organisé dans de larges cadres la science du moi que son prédécesseur s'était borné à approfondir sur quelques points essentiels, M. Cousin s'est hâté aussitôt d'y pratiquer des jours et, en quelque sorte, des fenêtres sur toutes les façades. Qui dit éclectisme suppose la curiosité des opinions du dehors et le goût des voyages intellectuels. 1816 se trouvait un moment bien choisi pour inoculer ce goût en France à l'élite de la jeunesse. C'était l'heure où l'on allait commencer à sortir de chez soi, non plus pour se combattre, mais pour se connaître.

Aussi, malgré les premiers étonnements et les hauts cris que soulève toute idée nouvelle, l'éclectisme, servi par la belle parole et l'infatigable activité de son promoteur, a fait fortune avec les années, et son nom est devenu celui même de l'école philosophique moderne. J'ai paru regretter précédemment que ce nom ait prévalu au point d'éclipser celui de spiritualisme qui s'appliquait mieux au fond et à la nature des idées. Pour les esprits superficiels et qui jugent sur l'étiquette, l'éclectisme n'a souvent paru désigner qu'un procédé extérieur qui va par le monde, quêtant et glanant les vérités à droite et à gauche, sans les avoir avant tout approfondies en soi. Dans cette prévention légère on ne tient nul compte de cette autre méthode et de cette doctrine d'analyse et de description intérieure qu'institua M. Royer-Collard, que M. Cousin, en 1816, élargit et exposa, dont M. Jouffroy, depuis, avait fait son vaste et presque unique domaine, et qui n'a cessé de fournir à M. Damiron un champ d'observations intimes et délicates. Quel que soit le jugement à porter sur l'ensemble de cette science et sur les hautes prétentions qu'elle élève, elle n'est pas représentée dans l'idée vulgaire qui s'attache au mot d'éclectisme. Ajoutons vite que ce dernier aspect n'a prévalu si complètement que parce qu'il est le plus riche, le plus brillant et le plus saisissable pour le grand nombre des esprits. Comme toute étude d'ailleurs qui porte sur l'histoire, l'éclectisme a sa réalité, indépendante même de la philosophie particulière à laquelle il s'appuie. Quand on ne le considérerait, après tout, que comme une méthode historique pour aborder l'examen des systèmes de philosophie dans le passé, il faudrait reconnaître qu'il a produit de positifs et féconds résultats. L'antiquité dans ses grandes écoles, le Moyen-Age et la Scolastique, la Renaissance et les hardis rénovateurs italiens, ont été successivement mis en lumière, interprétés selon leur véritable esprit; et dans ces voies diverses où s'avance chaque jour une studieuse élite, on retrouve partout à l'origine le passage lumineux, le signal et l'impulsion du maître.

La publication du Cours de 1817 nous montre l'éclectisme à son premier état et sous sa première forme. Il n'était pas tel alors que plus tard, lorsque nous le revîmes en 1828, enhardi par les voyages, perçant jusqu'à l'Orient et embrassant la conquête du monde. En 1817 il en était à son essai tout nouveau et à sa sortie du nid. Il ne se proposait pour premier horizon que la tournée du XVIIIe siècle; mais il la fit tout d'abord complète, avec largeur, avec précision, avec cette aisance supérieure qui présage les destinées. Ne faisant remonter la philosophie, comme science, que jusqu'à Descartes, le jeune professeur la voyait s'égarant presque aussitôt et ressaisissant seulement la vraie méthode au commencement du dernier siècle, mais avec des préventions exclusives dans les différentes écoles qui s'étaient alors partagé l'Angleterre, la France et l'Allemagne: «Le temps, disait-il, qui recueille, féconde, agrandit les moindres germes de vérité déposés dans les plus humbles analyses, frappe sans pitié, engloutit les hypothèses, même celles du génie. Il fait un pas, et les systèmes arbitraires sont renversés; les statues de leurs auteurs restent seules debout sur leurs ruines. La tâche de l'ami de la vérité est de rechercher les débris utiles qui en subsistent et peuvent servir à de nouvelles et plus solides constructions.» Après avoir essayé cette méthode, un peu timidement encore, sur les principaux successeurs de Descartes, M. Cousin commença de l'appliquer dans toute son étendue aux trois grandes écoles du XVIIIe siècle, aux Écossais, à Condillac, à Kant. Telles qu'on les peut lire aujourd'hui, sous cette forme de révision sévère, la suite de leçons où figurent successivement tant de noms célèbres dans l'ordre philosophique ou moral, Helvétius, Saint-Lambert, Hutcheson, Smith, est d'un aimable autant que sérieux intérêt. M. Cousin a pris soin de compléter et d'orner, avec sa curiosité littéraire actuelle, ses vues fidèlement reproduites d'alors: des biographies neuves donnent la main aux analyses; il en résulte pour des parties entières de ce Cours (je demande pardon du terme de l'éloge) un ensemble tout à fait charmant. Chacun a pu lire d'ailleurs, soit dans la Revue des Deux Mondes, soit dans le Journal des Débats, de grands extraits pleins d'élévation et d'éloquence sur Dieu, sur le mysticisme, sur le beau. En récrivant de la sorte ces morceaux pour tout le monde, M. Cousin les a heureusement purgés de quelques expressions trop spéciales, et qui sentaient l'école. Les premiers Fragments philosophiques n'étaient pas entièrement exempts de cette manière. On éprouvait quelquefois un regret, lorsqu'on lisait M. Cousin dans ces divers essais de sa jeunesse et qu'on avait l'honneur de le connaître: cet esprit si libre, si étendu, si dégagé des formes, n'était pas de tout point représenté dans ces expositions premières; je ne sais quel mélange d'école y nuisait. La publication présente a des portions considérables qui satisfont à un de nos voeux les plus anciens et les plus chers: le talent littéraire de M. Cousin s'y déploie sans rien s'imposer qui le contrarie.

Il y a quelques écrivains de notre temps, en très-petit nombre qui ont un don bien rare, ou plutôt une heureuse incapacité: ils ont beau écrire en courant et improviser, ils ne sont jamais en danger de rien rencontrer qui soit contre le goût et le génie de la langue. Aucun de ces mots, aucune de ces formes si aisément habituelles de nos jours, ne se présente sous leur plume; il semble vraiment qu'ils auraient, pour les trouver, à faire autant d'efforts que d'autres en devraient mettre à les éviter. Qu'il y a peu d'écrivains pareils! dira-t-on. J'en citerai pourtant. Dans la presse quotidienne, tel était Carrel, plume toujours française et d'une netteté certaine, si rapide, si enflammée qu'elle fût. Pourquoi ne dirai-je pas que, tout à côté d'ici[289], la plume excellente de notre ami M. de Sacy est, à sa manière, douée de qualités littéraires également fermes et sûres? il peut laisser courir son expression de chaque jour, aucune ambiguïté suspecte ne viendra s'y mêler: en parlant sa langue forte et saine, il ne fait que parler celle de sa maison (gentilitium hoc illi, disait Pline le Jeune). Eh bien! M. Cousin de même, dans l'ordre oratoire ou dans les développements de l'écrivain, n'a qu'à se laisser aller à sa pente et comme à son torrent: s'il ne se préoccupe d'aucune démonstration philosophique trop spéciale, il trouvera d'emblée, il parlera ou écrira avec plénitude et de source cette belle langue du XVIIe siècle qui fait l'objet de nos regrets et de nos admirations. Cette langue même, cette prose d'un si grand air, avec l'amplitude de ses tours et jusque dans les détails de son vocabulaire, semble naturellement la sienne, et, toutes les fois qu'il lui est arrivé de mêler du Kant au Malebranche, c'est qu'il l'a bien Voulu.

Note 289:[ (retour) ] Dans le Journal des Débats où j'écrivais cet article.

Pascal a dit: «Il y en a qui parlent bien et qui n'écrivent pas bien. C'est que le lieu, l'assistance les échauffe, et tire de leur esprit plus qu'ils n'y trouvent sans cette chaleur.» Les professeurs célèbres qui ont porté si haut l'honneur de l'enseignement en France sous la Restauration, ont prouvé qu'ils savaient unir en eux ces deux arts qui peuvent très-bien se séparer. Ces Cours nourris et brillants qui nous avaient instruits et charmés au pied de la chaire de M. Villemain, nous les avons retrouvés dans une lecture attachante et solide, à la fois semblable et nouvelle. Aujourd'hui voilà M. Cousin qui revient également sur ses premières traces, pour les fixer et pour se perfectionner, selon le cachet des talents véritablement littéraires. Aussi cet esprit de feu qui avait animé sa parole publique ne lui a pas fait défaut dans la solitude du cabinet, et l'ancien travail refondu en est ressorti très-vivant.

Et pour que l'aperçu ne soit pas trop incomplet, notez qu'ici, chez M. Cousin, il n'y a pas seulement le professeur et l'orateur qui fait concurrence à l'écrivain, il y a le causeur, celui que vous savez, de tous les jours, de toutes les heures. Or, on a pu le remarquer en maint exemple, la plupart des hommes qui ont tant de verve en causant, qui l'ont pour ainsi dire à la minute, la dissipent et ne retrouvent pas, en écrivant, les mêmes couleurs. M. Cousin est du petit nombre dont le talent suffit à la double dépense, que dis-je? dont la double dépense suffit à peine au talent, tant celui-ci est actif, abondant, intarissable.

Entre les illustres professeurs qui, dans les jours laborieux d'alors, maintinrent à eux trois, au coeur des écoles, l'indépendance et la dignité de la pensée, il en est un autre que personne assurément n'oublie et qu'il m'est inutile de nommer[290]. De celui-là, qui échappe pour le moment à l'appréciation littéraire, mais qu'une curiosité respectueuse ne saurait, même à ce seul titre, s'empêcher de suivre en silence et d'observer, il me suffira de dire qu'il a eu cela de particulier et d'original, que, trempé encore plus expressément par la nature pour les luttes et pour les triomphes de l'orateur, il y a de plus en plus aguerri et assoupli sa parole: cette netteté, ce nerf, cette décision de pensée et d'expression qu'il a sans relâche développés et qu'il porte si hautement dans les discussions publiques, toutes ces qualités ardentes et fortes, il semble que ce soit plutôt l'orateur encore qui, chez lui, les communique et les confère ensuite à l'écrivain; et si l'on pouvait en telle matière traiter un contemporain si présent comme on ferait un grand orateur de l'antiquité, on aurait droit de dire à la lettre que c'est sur le marbre de la tribune, et en y songeant le moins, qu'il a poli, qu'il a aiguisé son style.

Note 290:[ (retour) ] M. Guizot, alors ministre, et de fait chef du Cabinet.

Me voilà bien loin; je ne voulais aujourd'hui que caractériser en termes généraux la publication rétrospective de M. Cousin, faire valoir, comme elle le mérite, cette révision patiente et vive qui témoigne d'un grand respect pour le public et d'un noble souci de l'avenir. En revoyant cette première partie du Cours ainsi rajustée et heureusement rajeunie, on pouvait se demander si les leçons de 1828-1829, que nous possédons saisies et fixées par la sténographie, mais saisies au vol et dans toute la rapidité de l'improvisation, si ces leçons, jusqu'ici très-goûtées et plus que suffisantes, n'allaient pas souffrir quelque peu du voisinage et réclamer de l'auteur une retouche légère à leur tour. Mais nous avions à peine le temps de former ce voeu, que M. Cousin l'a déjà devancé, et la seconde série est en train de paraître avec les perfectionnements que nous lui souhaitions, quand notre lenteur achève seulement de s'acquitter envers la première.