(Marseille, 1839.)
A quoi suis-je sensible désormais? à des éclairs: l'autre jour j'en eus un bien doux. Nous voguions le soir hors du port, nous allions rentrer: une musique sortit, elle était suivie d'une quarantaine de petites embarcations qu'elle enchaînait à sa suite et qui la suivaient en silence et en cadence. Nous suivîmes aussi. Le soleil couché n'avait laissé de ce côté que quelques rougeurs; la lune se levait et montait déjà pleine et ronde: la Réserve et les petits lieux de plaisance aussi bien que les fanaux du rivage s'illuminaient. Cette musique ainsi encadrée et bercée par les flots nous allait au coeur: «Oh! rien n'y manque, m'écriai-je en montrant le ciel et l'astre si doux.»—-«Oh! non! rien n'y manque!» répéta après moi la plus jeune, la plus douce, la plus timide voix de quinze ans, celle que je n'ai entendue que ce soir-là, que je n'entendrai peut-être jamais plus. Je crus sentir une intention dans cette voix si fine de jeune fille: je crus (Dieu me pardonne!) qu'une pensée d'elle venait droit au poëte, et je répétai encore, en effleurant cette fois son doux oeil bleu: «Non! rien.»—-Et, semblables à ces échos de nos coeurs, les sons déjà lointains de la musique mouraient sur les flots.
III
(1839.)
Ce soir, 31 mai, en descendant du Vésuve à cinq heures et demie, admirable vue du golfe: fines projections des îles sur une mer blanche, sous un ciel un peu voilé; ineffable beauté! découpures élégantes; Capri sévère, Ischia prolongée, les bizarres et gracieux chaînons de Procida; le cap Misène isolé avec sa langue de terre mince et jolie, le château de l'Oeuf en petit l'imitant, le Pausilippe entre deux doucement jeté: en tout un grand paysage de lointain, dessiné par Raphaël.—-Oh! vivre là, y aimer quelqu'un, et puis mourir!
IV
J'aime encore beaucoup à respirer les fleurs, mais je n'en cueille plus.
V
Pourquoi je ne fais plus de romans?—-L'imagination pour moi n'a jamais été qu'au service de ma sensibilité propre. Écrire un roman pour moi, ce n'était qu'une manière indirecte d'aimer et de le dire.