Saulvant vostre Christ et nous tous[20]!

De telles expressions de mysticité se mêlent perpétuellement à la profession de sa tendresse pour son frère. Il faut y faire la part du goût, et puis reconnaître aussi que, pour Marguerite, c'était une dévotion réellement que l'affection fraternelle. Comme mouvement bien sincère de piété non moins que de poésie, je signalerai un très-bel et très-vif élan de prière à Dieu, père de Christ (page 181); le jet de l'oraison s'y soutient d'un bout à l'autre; c'est un curieux exemple de verve puritaine à cette époque.

Après cela, si l'on s'étonnait, si l'on souriait encore de voir cette Marguerite si fort en contraste avec la première idée qu'on se fait de l'auteur des Contes et nouvelles, nous répondrions que notre impression ne s'est formée que sur la lecture des pièces qui attestent la suite sérieuse de ses pensées. Nous n'ignorons pas que les plus confidentielles même de ces pièces écrites ne disent jamais tout; nous savons que le XVIe siècle particulièrement avait ses grossièretés, et que le coeur humain a, de tout temps, allié bien des contraires. Il serait donc téméraire et presque ridicule de venir répondre de l'ensemble d'une vie et d'en garantir après coup les accidents. Qu'il suffise d'avoir saisi la teneur et l'habitude élevée d'une âme durant les longues et définitives années[21].

Note 20:[ (retour) ] Page 58.

Note 21:[ (retour) ] Parmi les publications de date postérieure concernant Marguerite, je veux au moins indiquer celle du comte H. de La Ferrière-Percy, qui nous a donné le Livre de dépenses de la digne reine,—dépenses des plus honorables, des plus généreuses,—et une étude sur ses dernières années (Paris, Aubry, 1862). Tout examen un peu approfondi tourne en l'honneur de la bonne et belle nature de cette princesse.

Le Recueil publié par M. Champollion donne, à la suite des vers, une soixantaine de lettres en prose, écrites par François Ier ou à lui adressées, et presque toutes de galanterie. Une note en marge d'un manuscrit attribue plusieurs de ces lettres à Diane de Poitiers. M. Champollion, en reproduisant ce nom de Diane, est le premier à faire remarquer que la supposition offre peu de certitude et de vraisemblance. Il n'y en a aucune en effet; Diane n'a jamais passé pour être avec François Ier dans de telles relations. De plus, les lettres de la maîtresse anonyme trahissent une situation menacée; il y est question de haines, de calomnies. On sent une favorite dont l'astre baisse; et celui de Diane montait au contraire. Ces lettres contiennent, au reste, assez d'indications indirectes pour qu'en s'y appliquant on ait le moyen peut-être d'en déterminer la source. Mais en valent-elles la peine? Comme échantillon du style bizarre et alambiqué, je citerai une lettre de François Ier, que le Recueil met à l'adresse de la duchesse d'Alençon, c'est-à-dire de Marguerite. Comprenne qui pourra ce jargon. L'hôtel Rambouillet n'a pas inventé, comme on va le voir, le style des précieuses:

«Un chascun se sçait esjouir, ma mignonne, de son ayse; mais celuy qui l'a, a tant forte querelle, qu'elle a anticippé et occuppé toute demonstration, si qu'il se peult dire le sentir parfaictement. Par quoy, puisque par cette raison je ne puis, encores moins doibs-je faire tant d'injure à ma felicité que de l'obliger et soubsmettre à la foiblesse de ma pleume. Seullement le peult sçavoir vostre esprit et amour pour estre perpetuellement escripte au pappier de vostre chair, par l'ancre de vostre sang; commung à vous C. A.[22]

Note 22:[ (retour) ] Je donne le texte de cette lettre d'après le manuscrit de M. Cigongne, non que ce texte soit plus intelligible que celui du Recueil imprimé, mais parce qu'il en diffère assez notablement. Les curieux, s'il en est, pourront comparer ensemble les deux galimatias.

Les Poésies de François Ier, fort louées de son vivant, rentrèrent dans l'obscurité après lui; elles y restèrent, et personne alors ne songea à les publier. M. Champollion a relevé cet oubli, qui tient à plus d'une cause. D'abord ces poésies, en général, sont décidément mauvaises, et les contemporains se doutent toujours bien un peu de ces choses-là, même quand ils ne le disent pas. Puis le goût changea brusquement à la mort de François Ier. Les beaux esprits de sa génération, les Marot, les Bonaventure des Periers, l'avaient précédé dans la tombe; sa soeur Marguerite le suivit de près. Le seul Mellin de Saint-Gelais survécut, mais il avait assez à faire de se maintenir lui-même contre le flot des poëtes survenants. Dans les dernières années de François Ier, l'influence de Marguerite, celle même de la duchesse d'Étampes, favorisaient à la cour une sorte de poésie semi-calviniste; les courtisans chantaient les psaumes de Marot; Diane de Poitiers, en arrivant à la pleine puissance, désira d'autres chansons, et le cardinal de Lorraine, bon catholique, fut de son avis. La jeune école païenne de Ronsard s'offrait, et elle leur convint d'autant mieux par le contraste. Henri II personnellement aimait peu les lettres, et il est à cet égard le plus terne de tous les Valois; mais sa soeur, la seconde Marguerite, qui devint duchesse de Savoie, se déclara hautement protectrice de la jeune bande. Le passé fut rayé d'un trait et comme non avenu. Les Poésies de François Ier eussent reparu assez hors de propos en cette ère nouvelle. On mit en oubli bien d'autres productions de la veille plus dignes de survivre, et dans un recueil des Marguerites poétiques, espèce d'Anthologie finale qui résume la fleur du XVIe siècle[23], je ne vois point qu'à l'article Roses on ait daigné se souvenir de cette pièce si gracieuse de Bonaventure des Periers. La seconde moitié du siècle écrasa la première.

Note 23:[ (retour) ] Les Marguerites poétiques, tirées des plus fameux poëtes françois, tant anciens que modernes, par Esprit Aubert, 1613.