Il n'y était pas encore, quand il parlait de Pétrone et de César, et quoiqu'il y ait dans le ton dont il disserte de ces fameux Romains un faux air de Clélie, il s'y trouve une connaissance incontestable du fond des choses et du caractère des personnages. Sur César, il sait très-bien accueillir par un éclat de rire un des faiseurs de romans d'alors qui, pour se venger de ce que le conquérant avait appelé les Gaulois des barbares, n'avait pas craint de décider que César était peu cavalier. Pour lui, il le juge assez au vrai, surtout son style, dont il marque ainsi la physionomie:

«On sent son mérite et sa grandeur aux plus petites choses qu'il dit, non pas à parler pompeusement, au contraire sa manière est simple et sans parure, mais à je ne sais quoi de pur et de noble qui vient, de la bonne nourriture[47] et de la hauteur du génie. Ces maîtres du monde, qui sont comme au-dessus de la fortune, ne regardent qu'indifféremment la plupart des choses que nous admirons, et, parce qu'ils en sont peu touchés, ils n'en parlent que négligemment. Dans un endroit où il raconte qu'il y eut deux ou trois de ses légions qui furent quelque temps en désordre, combattant contre celles de Pompée: On croit, dit-il, que c'étoit fait de César, si Pompée eût su vaincre. Cette victoire eût décidé de l'empire romain. Et, voilà bien peu de mots, et bien simples, pour une si grande chose.—César étoit né avec deux passions violentes: la gloire et l'amour, qui l'entraînoient comme deux torrents[48]...»

Note 46:[ (retour) ] Τών άπαιδεύτων: la noble chose que les Grecs appelaient πάιδεία, et dont ils étaient si fiers, est bien, en effet ce qui constituait chez eux l'honnête homme, pour parler le style de notre sujet.

Note 47:[ (retour) ] Nourriture pour éducation.

Note 48:[ (retour) ] Sixième Conversation avec le maréchal de Clérembaut. C'est de ces Conversations que j'ai tiré le plus grand nombre de mes citations, et aussi du premier des traités posthumes, qui a pour titre: de la vraie Honnêteté.

Quant à Pétrone, il était fort à la mode en ce moment. Les Saint-Évremond, les Ninon, les Saint-Pavin, les Mitton[49], tous gens aimables et de plaisir, avec qui correspond le chevalier, raffolaient du voluptueux Romain. Lui-même, en son bon temps, le chevalier était de cette secte; il en était à sa manière, épicurien un peu formaliste et compassé, rédigeant le code d'Aristippe plutôt que de s'y laisser doucement aller. On entrevoit dans ses Lettres tout un groupe plus naturel que lui, plus hardi et plus libre, toute une délicieuse bande qui précède en date et qui présage le groupe des Du Deffand, des Hénault et des Desalleurs, de ces contemporains de la jeunesse de Voltaire. Sous les airs réguliers du grand règne, si l'on sait y lire et y pénétrer, que de petites coteries ininterrompues, du XVIe siècle jusqu'au XVIIIe, qui ont eu ainsi pour patron Rabelais ou Pétrone!

Note 49:[ (retour) ] Mitton ne se connaît bien que dans les Lettres de M. de Méré: c'est là qu'on apprend que cet épicurien insouciant avait écrit quelques pages sur l'Honnêteté qui se sont trouvées comprises dans les Oeuvres mêlées de Saint-Évremond: «Vous savez dire des choses, Lui écrit M. de Méré, et vous devez être persuadé qu'il n'y a rien de si rare. Vous souvenez-vous que Mme la marquise de Sablé nous dit qu'elle n'en trouvoit que dans Montaigne et dans Voiture, et qu'elle n'estimoit que cela? Je m'assure que, si vous l'eussiez souvent vue, ou qu'elle eût eu de vos écrits, elle vous eût ajouté à ces deux excellents génies.»—Pascal avait fort connu Mitton, et, dans les ébauches de ses Pensées, il le nomme par moments et le prend à partie, quand il songe au type du libertin qu'il veut réfuter: «Le moi est haïssable. Vous, Mitton, le couvrez; vous ne l'ôtez pas pour cela...» En effet, selon Mitton, «pour se rendre heureux avec moins de peine, et pour l'être avec sûreté sans craindre d'être troublé dans son bonheur, il faut faire en sorte que les autres le soient avec nous;» car alors tous obstacles sont levés, et tout le monde nous prête la main. «C'est ce ménagement de bonheur pour nous et pour les autres que l'on doit appeler honnêteté, qui n'est, à le bien prendre, que l'amour-propre bien réglé.» C'est à cela que Pascal semble répondre directement dans son apostrophe à l'aimable égoïste.

Dans une lettre à la duchesse de Lesdiguières, qui était son héroïne tout comme le maréchal de Clérembaut est son héros, le chevalier traduit la Matrone d'Éphèse, qui amusera aussi la plume de Saint-Évremond. En traduisant Pétrone, et dans de certains détails de moeurs qui précèdent le récit de l'aventure, le chevalier l'arrange un peu: «Je le mets dans notre langue, dit-il, non pas toujours comme il est dans l'original, mais comme je crois qu'il y devroit être.» Il se trouve ainsi que Pétrone ne nous parle que de l'aimable Phryné et de Climène, au lieu de nous parler d'autre chose; mais ce n'est pas là un grave reproche que nous adresserons au chevalier; sa traduction du morceau est des plus agréables à lire en elle-même, et se peut dire dans tous les cas une belle infidèle.

Pétrone, livre charmant et terrible par tout ce qu'il soulève de pensées et de doutes dans une âme saine! Ce Satyricon est bien l'oeuvre d'un démon. Que la composition y soit absente, que l'intention générale reste énigmatique, eh! qu'importe? chaque morceau en est exquis, chaque détail suffit pour engager. Je ne me flatte pas d'avoir rompu toute l'enveloppe, et je n'y ai pas visé le moins du monde; j'ai lu, j'ai glissé, et il m'a suffi de cet à-peu-près facile pour apprécier du moins, au milieu de tout ce qui m'échappait, la façon de dire vite et bien, la touche légère, l'élégante familiarité, cette nouveauté qui n'est pas tirée de trop loin et qui rencontre aisément ce qu'elle cherche (curiosa felicitas, comme Pétrone lui-même a dit d'Horace), en un mot, ce cachet qui a caractérisé de tout temps les écrivains maîtres en l'art de plaire. Quelques narrations, parmi lesquelles se détache le conte de cette Matrone tant célébrée, sont des pièces accomplies, et les vers que l'auteur s'est passé la fantaisie d'insérer à travers sa prose, à la différence de ce qu'offrent en français ces sortes de mélanges, ont une solidité et un brillant qui en font de vraies perles enchâssées. Pourtant cette jouissance du goût laisse après elle une impression inquiétante et soulève dans l'esprit un problème qui lui pèse. Que le goût ne soit pas la même chose que la morale, nous le savons à merveille; mais est-il possible qu'il s'en sépare à ce point, et que la perfection de l'un se rencontre dans la ruine et la perversion de l'autre? Quoi! se peut-il? Combien de corruption pour cette perfection! combien de fumier pour cette fleur! De quels éléments est-elle donc pétrie, cette grâce suprême et dernière qui n'a qu'un point et un moment? Car cette délicatesse-là, qui est celle de la fin, ressemble, on l'a dit, à ces viandes faites qui ne sauraient attendre un instant de plus. Disons vite qu'il est un certain goût primitif et sain, né du coeur et de la nature, plus rude parfois, mais tout généreux, et dont la franche saveur répare et ne s'épuise pas. Il y a Lucrèce enfin tout à l'opposé de Pétrone; il y en a quelques autres encore dans l'intervalle, et l'on n'est pas absolument tenu de choisir entre l'historien d'Eucolpe et le vertueux académicien Thomas.

Il y avait, si j'ose dire, un peu de ce dernier dans M. de Méré. J'ai fait assez voir qu'il n'a jamais su triompher de sa roideur. Si Pétrone et le chevalier de Grammont étaient les deux héros de Saint-Évremond, Pétrone et le maréchal de Clérembaut étaient ceux de notre chevalier, et, si habile de conduite que pût être ce maréchal au parler bègue[50], je le soupçonne sans injure d'avoir été un modèle un peu moins ravissant que le beau-frère d'Hamilton. Pour les idées aussi bien que pour les agréments, le chevalier peut bien n'être jamais allé au delà d'une certaine surface et n'avoir point percé la glace, même en fait d'épicuréisme. Je n'en voudrais qu'une petite preuve que je jette à l'avance ici. Les anciens avaient remarqué que de toutes les écoles de philosophie on passait dans celle d'Épicure, mais qu'une fois dans celle-ci on y restait et qu'on ne passait point à d'autres. Cela est encore vrai, même des modernes; les vrais épicuriens, ceux qui sont allés une fois au fond, m'ont bien l'air de vivre tels jusqu'au bout et de mourir tels, sauf les convenances. Or le chevalier vieillissant se convertit tout de bon, et ce ne fut pas, comme La Rochefoucauld, à l'extrémité, et pour faire une fin; il suffit de lire les écrits de ses dernières années pour voir quel bizarre amalgame se faisait, dans son esprit, de son ancien jargon d'honnête homme avec ses nouveaux sentiments de dévot. J'en conclus qu'il ne fut jamais à fond de la secte de La Rochefoucauld, de Saint-Évremond et de Ninon.