(1746.)
«C'est aujourd'hui le sept d'octobre, et, selon ce que vous me mandez, ma chère Aïssé, vous devez être à Sens. J'y transporte toutes mes idées, mon coeur ne s'entretient plus que de Sens: c'est là que sont maintenant réunis les deux objets de toute ma tendresse. Ne m'écrivez-vous pas de longues lettres? Mandez-moi tout, ma reine: la peinture la plus naïve et la plus circonstanciée sera celle qui me plaira davantage. Faites-la-moi voir d'ici tout entière, s'il est possible: je ne veux point d'échantillon. Une réponse, un bon mot, qui doit souvent toute sa grâce à celui qui l'interprète, n'est point ce qu'il me faut: je veux le portrait de tout le caractère, de toute la personne ensemble, de la figure, de l'esprit et surtout du coeur. C'est le coeur qui nous conduit: l'instinct d'un coeur droit est mille fois plus sûr que toutes les réflexions d'un bel esprit: c'est du coeur que partent tous les premiers mouvements: c'est au coeur que nous obéissons sans cesse.
«Mais revenons. Pardonnez-moi les digressions, ma reine: je ne m'en contrains pas; elles ne m'éloignent jamais de vous. Je ne parle longtemps de la même chose que lorsque je la considère en vous. Alors je m'y arrête, je la tourne de tous les sens: j'oublie tout le reste, j'oublie que c'est une lettre que j'écris et qu'il est impertinent de faire des amplifications à tout propos. Mais voici qui est encore long; mon papier se remplira, et je ne vous ai point dit encore que je vous aime. C'est pourtant ce que je veux vous dire et vous redire mille fois: je ne puis assez vous le persuader. J'espère que vous penserez un peu à moi pendant votre séjour à Sens. Baisez-la souvent, et quelquefois pour moi. La pauvre petite! que je voudrois qu'elle fût heureuse! Elle le sera si elle vous ressemble: c'est de notre humeur que dépend notre bonheur. N'oubliez pas qu'il faut qu'elle sache la musique: c'est un talent agréable pour soi et pour les autres. On ne sauroit commencer trop tôt: on ne la possède bien que quand on l'apprend dans la première enfance.
«Vous m'avez fait grand plaisir de m'écrire vos amusements d'Ablon: mais je ne trouve pas trop à propos que vous alliez à la chasse au soleil, surtout si les chaleurs sont aussi grandes où vous êtes qu'ici. Vos coiffes garantissent mal la tête, et les coups de soleil sont dangereux et très-fréquents dans cette saison. La brutalité du garde qui trouve mauvais que vous tiriez, et la politesse du chien qui rapporte votre gibier, prouvent clairement que les hommes ont souvent moins de discernement que les bêtes. Si la métempsychose avoit lieu, je consentirois sans répugnance à devenir comme le chien qui vous a caressée, qui vous a rendu service; mais je serois au désespoir s'il me falloit quelque jour ressembler à cet homme farouche qui se formalise si durement et si mal à propos. Je me sens aujourd'hui plus de goût que jamais pour les chiens. J'ai beaucoup caressé tous les miens: je voudrois témoigner à toute l'espèce la reconnoissance que j'ai de l'honnêteté de leur confrère à votre égard.
«Je vous embrasse, ma très-aimable Aïssé. Vous êtes pour toujours la reine de mon coeur.»
BENJAMIN CONSTANT
ET
MADAME DE CHARRIÈRE[107]
Rien de plus intéressant que de pouvoir saisir les personnages célèbres avant leur gloire, au moment où ils se forment, où ils sont déjà formés et où ils n'ont point éclaté encore; rien de plus instructif que de contempler à nu l'homme avant le personnage, de découvrir les fibres secrètes et premières, de les voir s'essayer sans but et d'instinct, d'étudier le caractère même dans sa nature, à la veille du rôle. C'est un plaisir et un intérêt de ce genre qu'on a pu se procurer en assistant aux premiers débuts ignorés de Joseph de Maistre; c'est une ouverture pareille que nous venons pratiquer aujourd'hui sur un homme du camp opposé à de Maistre, sur un étranger de naissance comme lui, parti de l'autre rive du Léman, mais nationalisé de bonne heure chez nous par les sympathies et les services, sur Benjamin Constant.
Note 107:[ (retour) ] Ce morceau a paru pour la première fois dans la Revue des Deux Mondes du 15 avril 1844, et il a été joint depuis à une édition de Caliste, ou Lettres écrites de Lausanne, roman de Mme de Charrière (Paris, 1845).
Il en a déjà été parlé plus d'une fois et avec développement dans cette Revue. Un écrivain bien spirituel, dont la littérature regrette l'absence, M. Loève-Veimars, a donné sur l'illustre publiciste[108] une de ces piquantes lettres politiques qu'on n'a pas oubliée. Un autre écrivain, un critique dont le silence s'est fait également sentir, M. Gustave Planche, a publié sur Adolphe[109] quelques pages d'une analyse attristée et sévère. Plus d'une fois Benjamin Constant a été touché indirectement et d'assez près, à l'occasion de notices, soit sur Mme de Staël, soit sur Mmes de Krüdner ou de Charrière; mais aujourd'hui c'est mieux, et nous allons l'entendre lui-même s'épanchant et se livrant sans détour, lui le plus précoce des hommes, aux années de sa première jeunesse.
Note 108:[ (retour) ] Revue des Deux Mondes, 1er février 1833.