«... C'est une singulière lettre que celle-ci, madame,—je ne sais trop quand elle sera finie,—mais je vous écris, et je ne me lasse pas de ce plaisir-là comme des autres.—Me voici à trente milles de Keswick, où j'ai vu mon homme.—J'ai vingt-deux milles de plus à faire. Je vous écrirai de Lancaster. La description de Patterdale est dans mon porte-manteau,—et je ne puis le défaire. Je vous l'enverrai de Manchester, où je coucherai demain;—je vais à grandes journées par économie et par impatience.—On se fatigue de se fatiguer comme de se reposer, madame.—Pour varier ma lettre, je vous envoie mon épitaphe.—Si vous n'entendez pas parler de moi d'ici à un mois, faites mettre une pierre sous quatre tilleuls qui sont entre le Désert et la Chablière[126], et faites-y graver l'inscription suivante;—elle est en mauvais vers, et je vous prie de ne la montrer à personne tant que je serai en vie.—On pardonne bien des choses à un mort, et l'on ne pardonne rien aux vivants.

Note 126:[ (retour) ] Campagnes près de Lausanne, appartenant alors à la famille Constant.

EN MÉMOIRE

D'HENRI-BENJAMIN DE CONSTANT-REBECQUE,
Né à Lausanne en Suisse,
Le 25 nov. 1767[127].
Mort à *** dans le comté
De ***
en Angleterre,

Le septembre 1787.

Note 127:[ (retour) ] Benjamin Constant, comme bien des gens, se trompait sur la date précise de sa naissance. Voici ce qu'on lit dans les registres de l'état civil de Lausanne: «Benjamin Constant, fils de noble Juste Constant, citoyen de Lausanne et capitaine au service des États-Généraux, et de feu madame Henriette de Chandieu, sa défunte femme, né le dimanche 25 octobre, a été baptisé en Saint-François, le 11 novembre 1767, par le vénérable doyen Polier de Bottens, le lendemain de la mort de madame sa mère.» Ainsi, Benjamin Constant, orphelin de mère, pouvait dire avec Jean-Jacques Rousseau: «Ma naissance fut le premier de mes malheurs.» On sent trop, en effet, qu'à tous deux la tendresse d'une mère leur a manqué.

D'un bâtiment fragile, imprudent conducteur.

Sur des flots inconnus je bravais la tempête.

La foudre grondait sur ma tête,

Et je l'écoutais sans terreur.