Note 135:[ (retour) ] Le baron de Salgas, gentilhomme protestant de la maison de Pelet, dont les ancêtres avaient quitté la France à la révocation de l'Édit de Nantes; il avait passé des années à la cour d'Angleterre en qualité de gouverneur d'un des jeunes princes de la maison de Hanovre. Retiré à Rolle, dans le pays de Vaud, il y vivait étroitement lié avec M. de Charrière.
Note 136:[ (retour) ] La femme de M. de Constant, la générale de Constant, comme on disait.
Voilà de l'aigreur qui perce un peu vivement et sans but, nous en sommes fâché pour Mme de Charrière. Le fait est que l'ouvrage dont parlait Mme de Staël ne devait déjà plus être le même que celui qui s'esquissait sur un jeu de cartes à Colombier. Benjamin Constant était le premier à plaisanter de ces transformations de son éternel ouvrage, de cet ouvrage toujours continué et refait tous les cinq ou dix ans, selon les nouvelles idées survenantes: «L'utilité des faits est vraiment merveilleuse, disait-il de ce ton qu'on lui a connu; voyez, j'ai rassemblé d'abord mes dix mille faits: eh bien! dans toutes les vicissitudes de mon ouvrage, ces mêmes faits m'ont suffi à tout; je n'ai eu qu'à m'en servir comme on se sert de soldats, en changeant de temps en temps l'ordre de bataille[137].»
Note 137:[ (retour) ] Il disait aussi, d'un tour plus vif et avec geste, en tenant et faisant jouer entre ses doigts les cartes de son livre: «J'ai 30,000 faits qui se retournent à mon commandement.»
Une circonstance caractéristique de cette première ébauche, c'est qu'elle ait été écrite au revers de cartes à jouer: fatal et bizarre présage!—On raconte qu'un jour, une nuit, peu de temps avant la publication de l'ouvrage, quelqu'un rencontrant Benjamin Constant dans une maison de jeu, lui demanda de quoi il s'occupait pour le moment: «Je ne m'occupe plus que de religion,» répondit-il. Le commencement et la fin se rejoignent[138].
Note 138:[ (retour) ] Tout à la fin, il n'avait plus d'émotion que celle de joueur; sa santé délabrée ne lui permettait plus même de manger; il disait à M. Molé qui lui demandait somment il allait: «Je mange ma soupe aux herbes et je vas au tripot.»—MM. Laboulaye et Lanfrey n'en font pas moins un très-grand citoyen à ce même moment.
En réduisant même ces accidents, ces légèretés de propos à leur moindre valeur, en reconnaissant tout ce qu'a d'éloquent et d'élevé le livre de la Religion dans la forme sous laquelle il nous est venu, on a droit de dénoncer le contraste et de déplorer le contre-coup. L'esprit humain ne joue pas impunément avec ces perpétuelles ironies; elles finissent par se loger au coeur même et comme dans la moelle du talent, elles soufflent froid jusqu'à travers ses meilleures inspirations. Un je ne sais quoi circule qui avertit que l'auteur a beau s'exalter, que l'homme en lui n'est pas touché ni convaincu. Ainsi, tout ce livre de la Religion laisse lire à chaque page ce mot: Je voudrais croire,—comme le petit livre d'Adolphe se résume en cet autre mot: Je voudrais aimer[139].
Note 139:[ (retour) ] En politique de même, il perce au fond de tous les écrits de Benjamin Constant un grand désir de convaincre, si toutefois l'auteur était convaincu. Après son équipée des Cent-Jours, quelques amis lui conseillèrent d'adresser un mémoire, une lettre au roi. Il fit remettre cette lettre par M. Decazes, et Louis XVIII, après l'avoir lue, le raya, de sa main, de la liste des proscrits. On lui en faisait compliment le soir: «Eh bien! votre lettre a réussi, elle a persuadé le roi.»—«Je le crois bien; moi-même, elle m'a presque persuadé!» C'est ainsi qu'il se raillait et se calomniait à plaisir. Les hommes se font pires qu'ils ne peuvent, a dit Montaigne.
Quant à la conjecture sur l'esprit originel du grand ouvrage, ce n'en est pas une, à vrai dire, et tout ce qui trahit les sentiments philosophiques de l'auteur à cette époque ne laisse pas une ombre d'incertitude. Nous en pourrions citer cent exemples; un seul suffira. Voici une lettre écrite de Brunswick à Mme de Charrière dans un moment d'expansion, de sincérité, de douleur: mais l'irrésistible moquerie y revient vite, amère et sifflante, étincelante et légère, telle que Voltaire l'aurait pu manier en ses meilleurs et en ses pires moments. Cette lettre nous représente à merveille ce que pouvaient être les interminables conversations de Colombier, ces analyses dévorantes qui avaient d'abord tout réduit en poussière au coeur d'Adolphe.
«Ce 4 juin 1790.