«Où sont mes lauriers? donne, Thestylis; où sont mes philtres? Couronne la coupe de la fleur empourprée de la brebis (c'est-à-dire d'une bandelette de laine rouge), afin que j'immole par magie l'homme aimé qui m'est si accablant. Voilà le douzième jour depuis que le malheureux n'est plus venu, ni qu'il ne s'est informé si nous sommes morte ou vivante, ni qu'il n'a frappé à la porte, l'indigne! Certes Amour, certes Vénus, possédant son coeur volage, s'en sont allés quelque part ailleurs. Demain j'irai vers la palestre de Timagète, pour le voir et lui reprocher comme il me traite. Quant à présent, je veux l'immoler par des charmes. Mais toi, ô Lune, luis de ton bel éclat, car c'est à toi que j'adresserai tout doucement mes chants, ô déité, et aussi à la terrestre Hécate, devant qui les chiens mêmes tremblent de terreur lorsqu'elle arrive à travers les tombes et dans le sang noir des morts. Salut, consternante Hécate, et jusqu'au bout sois-nous présente, faisant que ces poisons ne le cèdent en rien à ceux ni de Circé, ni de Médée, ni de la blonde Périmède.»
C'est aussitôt après cette invocation que le sacrifice proprement dit commence: Simétha continue de chanter, et ce chant énergique, exhalé d'une voix lente et basse, presque avec tranquillité, est d'un grand effet; chaque couplet qui exprime quelque moment de l'opération se marque d'un même refrain mystérieux. Ce refrain est adressé à un objet magique (iynx), qui portait le nom d'un oiseau, mais qui vraisemblablement n'était autre qu'une sorte de toupie ou de fuseau qu'on faisait tourner durant le sacrifice, lui attribuant la vertu d'attirer les absents. J'insisterai peu sur cette première partie de la scène qui demanderait plus d'une explication technique, et qui a été d'ailleurs si bien reproduite par Virgile. Simétha, comme elle-même l'indique en son brusque monologue tout entrecoupé d'apostrophes passionnées, jette successivement dans le feu de la farine, des feuilles de laurier; elle fait fondre de la cire, et de chaque objet tour à tour elle tire quelque application à Delphis (c'est le nom de l'infidèle): «Comme je fais fondre cette cire sous les auspices de la déesse, puisse de même le Myndien Delphis fondre à l'instant sous l'amour! Et comme je fais tourner ce fuseau d'airain, qu'ainsi lui-même il tourne devant notre seuil sous la main de Vénus!» Cependant la lune s'est levée et plane au haut du ciel; Diane est dans les carrefours; les chiens la saluent au loin par la ville en rugissant; Simétha commande à Thestylis d'y répondre en sonnant au plus tôt de la cymbale. Puis le calme renaît comme par enchantement: «Voici, la mer se tait, les haleines des vents font silence: mais mon amertume à moi ne se tait pas également au dedans de ma poitrine; je brûle tout entière pour celui qui, au lieu d'épouse, a fait de moi une misérable et une déshonorée.» A ces passages d'une beauté funèbre en succèdent d'autres d'un emportement et d'une âpreté toute sauvage: «Il est chez les Arcadiens une plante qu'on nomme hippomane: pour elle courent tous en fureur à travers monts et jeunes poulains et cavales rapides. Tel puissé-je voir aussi Delphis, et qu'il s'élance à travers cette maison, semblable à un furieux au sortir de la brillante palestre!» Et encore: «Cette frange de son manteau que Delphis a perdue, moi maintenant je l'effile brin à brin et je la jette dans le feu dévorant.» Puis soudainement ici poussant un cri comme si elle ressentait une morsure: «Ah! ah! odieux Amour, pourquoi, te collant à moi comme une sangsue de marais, as-tu bu tout le sang noir de mon corps?» Bref, se promettant de recommencer demain, si besoin est, avec des charmes plus puissants, elle clôt pour aujourd'hui le sacrifice, en envoyant Thestylis broyer des herbes à la porte de Delphis, sur ce seuil auquel, malgré tout, elle se sent encore enchaînée de coeur. Thestylis à peine éloignée, elle reprend son chant en l'adressant à la Lune, et se met à raconter à la déesse comment sa passion lui est venue. La seconde partie de la pièce commence, et c'est la plus belle. Ainsi, pour faire cette confidence qui va être si franche et si entière, la jeune femme attend que sa servante s'en soit allée, bien que celle-ci elle-même soit au fait de tout. On retrouve là une sorte de délicatesse jusque dans l'égarement.
Nous ne pouvons nous dissimuler pourtant que nous sommes en tout ceci fort loin de Bérénice et de ses mélodieux ennuis. Nous sommes en plein dans l'amour antique, dans celui de Phèdre, mais d'une Phèdre sans remords, dans celui que Sapho a exprimé en son ode délirante, et qu'aussi le grand poëte Lucrèce a dépeint en effrayants caractères, tout comme il décrit ailleurs la peste et d'autres fléaux. Hélas dirai-je toute ma pensée? nous ne sommes pourtant pas si loin encore de l'amour moderne, toutes les fois que cet amour se rencontre (ce qui est rare) dans toute son énergie et sa franchise. La nature humaine est plutôt masquée que changée. Prenez Roméo, prenez-le au début de l'admirable drame: il s'était cru jusque-là amoureux sans l'être, il était mélancolique à en mourir; il s'en allait vague et rêveur, en se disant épris de quelque Rosalinde. Tout cela n'est que nuage. Il entre au bal chez les Capulets, il voit Juliette: «Quelle est cette dame, demande-t-il aussitôt, qui est comme un bijou à la main de ce cavalier?... Oh! elle apprendrait aux flambeaux eux-mêmes à luire brillamment! Sa beauté pend sur la joue de la nuit comme un riche joyau à l'oreille d'une Éthiopienne!... La danse finie, j'observerai la place où elle se tient, et je ferai ma rude main bien heureuse en touchant la sienne. Mon coeur a-t-il aimé jusqu'ici? Jurez que non, mes yeux! car je ne vis jamais jusqu'à cette nuit la beauté véritable.» Et à travers les Capulets qui l'ont reconnu, il va droit à Juliette; il lui demande sa main à baiser, en bon pèlerin, puis ses lèvres tout d'emblée: ce gentil pèlerin ne marchande pas.—Et Juliette, dès qu'il s'est éloigné, que dit-elle? «Viens ici, nourrice. Quel est ce gentilhomme?»—«Je ne le connais pas.»—«Va, demande son nom; s'il est marié, ma tombe pourra bien être mon lit nuptial!» Pour elle tout comme pour Simétha, on va le voir, le coup de foudre ne fait pas long feu. Osons donc revenir à l'antique par Roméo.
«Maintenant que je suis seule, poursuit Simétha, par où viendrai-je à pleurer mon amour? par où commencerai-je? Qui est-ce qui m'a apporté un tel mal? Pour mon malheur, la fille d'Eubule, Anaxo, alla comme canéphore dans le bois de Diane: autour d'elle marchaient en pompe toutes sortes de bêtes sauvages, parmi lesquelles une lionne.
«Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!
«Et Theucharile, la nourrice de Thrace, maintenant défunte, qui logeait à ma porte, souhaita de voir cette pompe, et me pria d'y aller: mais moi, poussée à ma perte, je l'accompagnai, portant une belle robe de lin à longs plis et enveloppée du manteau de Cléariste.
«Écoute mon amour, etc.» (C'est le refrain de cette seconde partie.)
Remarquons pourtant comme elle n'oublie pas sa toilette ni cette parure empruntée à une amie, et qui apparemment lui seyait bien; elle n'oublie pas non plus les circonstances singulières de cette procession qui est devenue l'événement fatal de sa vie; et même il y avait une lionne! Tel est l'effet de la passion: elle grave en nous les moindres détails du moment et du lieu où elle est née.
On me permettra de continuer à traduire textuellement un récit que toute analyse affaiblirait. Je ne puis donner à de la simple prose la richesse de rhythme et la splendeur d'expression qui relèvent sans doute la nudité du tableau original; mais qu'on sache bien qu'elles la relèvent et qu'elles l'accusent plutôt encore davantage, bien loin de la corriger.—Simétha est donc allée voir cette procession de Diane avec une amie:
«Déjà j'étais à moitié de la route, en face de chez Lycon, quand je vis Delphis et Eudamippe allant ensemble. Le duvet de leur menton était plus blond que la fleur d'hélichryse, leurs poitrines étaient bien plus luisantes que toi-même, ô Lune! car ils quittaient à l'instant le beau travail du gymnase.
«Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!
«Sitôt que je le vis, aussitôt je devins folle, aussitôt mon âme prit feu, misérable! ma beauté commença à fondre, je ne pensai plus à cette pompe, et je n'ai pas même su comment je revins à la maison; mais une maladie brûlante me ravagea, et je restai dans le lit gisante dix jours et dix nuits.
«Écoute mon amour, etc.
«Et mon corps devenait par moments de la couleur du thapse; tous les cheveux me coulaient de la tête, et il ne restait plus que les os mêmes et la peau. A qui n'ai-je point eu recours alors? De quelle vieille ai-je négligé le seuil, de celles qui faisaient des charmes? Mais rien ne m'allégeait, et cependant le temps allait toujours.
«Écoute mon amour, etc.
«C'est ainsi que j'ai dit à la servante le véritable mot: Allons, allons, Thestylis, trouve-moi quelque remède à ma dure maladie. Le Myndien me tient tout entière possédée; mais va guetter vers la palestre de Timagète, car c'est là qu'il fréquente, c'est là qu'il lui est doux de passer le temps.
«Écoute mon amour, etc.
«Et quand tu l'apercevras seul, tout doucement fais-lui signe et dis: «Simétha t'appelle,» et mène-le par ici.—Ainsi je parlai, et elle alla et amena dans ma demeure le brillant Delphis; mais moi, du plus tôt que je l'aperçus franchissant le seuil d'un pied léger;
«(Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!)
«Tout entière je devins plus froide que la neige; du front la sueur me découlait à l'égal des rosées humides; je ne pouvais plus parler, pas même autant que dans le sommeil les petits enfants bégaient en vagissant vers leur mère. Mais je restai comme figée, de tout point pareille en mon beau corps à une image de cire.
«Écoute mon amour, etc.
«Et m'ayant regardée, l'homme sans tendresse fixa ses regards à terre, il s'assit sur le lit et là il dit cette parole...»