«Ce 9 mars.

«Flore a accouché avant-hier au soir de cinq petits, dont un ressemble à Jaman, à l'exception des taches noires de cet illustre chien sur le dos, que son fils n'a pas. Il est tout blanc et n'a de noir que les deux oreilles. Je l'ai appelé Jaman, du nom de son père, et je lui destine the most libéral éducation...

«Je vous prie de m'envoyer le livre de M. Necker[169] par les chariots de poste, Berne, Bâle, Francfort et Cassel. Il n'y a rien de plus aisé. Cela me coûtera peut-être un peu de port; mais, comme j'ai beaucoup plus envie que mes remarques sur cet ouvrage paraissent bientôt que je ne désire garder un louis dans ma bourse, je vous prie instamment de me l'envoyer. Si j'avais votre talent, je vous dirais: Faites brocher le livre de M. Necker, mettez-le entre deux poids pendant deux heures, déchirez la couverture et envoyez-la-moi: je la considérerai bien des deux côtés, je jugerai le livre et j'imprimerai[170].

Note 169:[ (retour) ] Le livre de l'Importance des Idées religieuses, qui parut en 1788: il voulait le réfuter, d'après ses idées religieuses ou antireligieuses à lui.

Note 170:[ (retour) ] Il paraît que Mme de Charrière avait le talent de critiquer les livres en prenant tout juste la peine d'y jeter les yeux: «J'en ai lu dix moitiés de pages au moins, disait-elle de je ne sais quel ouvrage: ainsi, vous ne m'accuserez pas, comme à propos des Opinions religieuses, de juger sur la couverture du livre.»

«Mais, comme je ne l'ai pas, je vous supplie de m'envoyer vulgairement tout l'ouvrage. L'idée que vous me donnez de prendre occasion d'esquisser mes propres idées me paraît excellente. Si vous vouliez donc faire partir le Necker tout de suite, vous me feriez le plus grand plaisir. Dans six mois il ne sera plus temps, au lieu qu'à présent mes observations pourraient faire quelque sensation.

«On continue toujours ici à me traiter assez bien. Je dîne presque tous les jours ou à la cour régnante ou à l'une des deux autres cours. Du reste, je ne m'amuse ni ne m'ennuie. J'ai fait connaissance, aujourd'hui 10, avec quelques gens de lettres, et je compte profiter de leurs bibliothèques beaucoup plus que de leur conversation. Les Allemands sont lourds en raisonnant, en plaisantant, en s'attendrissant, en se divertissant, en s'ennuyant. Leur vivacité ressemble aux courbettes des chevaux de carrosse de la duchesse: they are ever puffing and blowing when they laugh, et ils croient qu'il faut être hors d'haleine pour être gai, et hors d'équilibre pour être poli.»

Nous supprimons (ne pouvant tout donner) une assez drôle histoire d'un professeur de français, Boutemy, un pédagogue bien arriéré, bien réfugié, et qui veut faire le Parisien du dernier genre; il est moqué et drapé sur toutes les coutures. Benjamin Constant excellait à ce jeu-là. On sait que Mme de Staël écrivait de lui, pendant leurs excursions et leurs séjours en province: «Le pauvre Schlegel se meurt d'ennui; Benjamin Constant se tire mieux d'affaire avec les bêtes.» Les bêtes et les sots, il avait appris de bonne heure à en tirer parti et plaisir: cette petite cour de Brunswick lui fournit une ample matière; mais, à la façon dont il y débute, on voit qu'il n'en était plus depuis longtemps à ses premières armes.

«J'ai passé mon après-dînée à faire des visites, et j'avais passé ma matinée à acheter, angliser, arranger, essayer un cheval. C'est le seul plaisir coûteux que je veuille me permettre; encore ai-je contrived de le rendre aussi peu coûteux que possible: mon cheval, qui n'est pas mauvais pourtant, ne me coûte que dix louis.

«Pour en revenir à mes visites, l'exactitude allemande m'a bien tristement diverti: je dis tristement, parce que c'est comme cela qu'on se divertit dans ce pays. Il y a à la cour un grand et roide jeune homme, gentilhomme de la chambre comme moi, qui, selon l'humeur froide et inhospitalière des Brunswickois, m'avait fait une belle révérence et laissé dans mon coin, sans se soucier de moi, ce que je trouve assez naturel. Une petite dame d'honneur de la duchesse, parente de ce froid monsieur, m'ayant pris tout à coup très-vivement sous sa protection, lui recommanda de me faire faire des connaissances, et de me présenter partout où il croirait que je pourrais m'amuser. Voilà que le monsieur, depuis quatre jours, vient tous les jours à quatre heures et demie chez moi, me dit: «Monsieur, il nous faut faire des visites;» et chapeau bas, l'épée au côté, le pauvre homme me mène dans cinq ou six maisons où nous ne sommes d'ordinaire point reçus, grelottant et glissant à chaque pas, car il continue toujours le matin à neiger, et le reste du jour à geler à pierre fendre. A six heures et demie, il me remène jusqu'à ma porte et me dit: «Monsieur, j'aurai l'honneur de fenir vous prendre «temain à quatre heures et temie.» Il n'y manque pas, et nous recommençons le lendemain nos froides et silencieuses expéditions.