—Qu'en sais-tu, dit Max avec commisération.

—Un Dieu ne saurait être! répliqua Clément d'un ton de véhémence indicible. D'où sortirait-il? Pourquoi serait-il plutôt Dieu que moi? D'ailleurs, ce Dieu qui connaîtrait le passé et l'avenir, qui embrasserait absolument toutes choses d'un coup d'oeil, pour lequel il ne saurait y avoir ni joie, ni peine, ni imprévu, serait saisi d'un ennui incommensurable et mourrait de son éternité même…»

Destroy, qui savait par coeur ces tristes arguments, ne connaissait rien de plus affligeant que de discuter avec des hommes capables de s'y arrêter.

«Ils traitent de visions, disait-il, tous les élans de l'âme et soumettent leur esprit au joug du plus vulgaire bon sens. Ils ont bientôt fait de trouver qu'il n'y a rien en dehors d'eux, que ce qu'ils ne conçoivent pas ne saurait exister, que, partant, l'inconnu est leur égal; de ne croire enfin qu'à ce qu'ils touchent et de s'écrier: Dieu n'est pas! parce que, dans l'étroitesse de leur cerveau, ils ne sauraient concevoir comment il peut être.

—La douleur me fera nier éternellement Dieu, s'écria Clément au paroxisme de l'exaltation. Je te le déclare, je ne serais condamné qu'à souffrir quinze jours d'un petit caillou dans mon soulier, que je dirais opiniâtrement: «Non, IL n'est pas.»

—Je ne saisis pas le rapport, dit Max. En quoi la douleur implique-t-elle la non existence d'un Dieu? C'est parler comme une harengère: Si Dieu existait, souffrirait-il cela? La douleur existe, c'est un fait; reste à savoir si, essentiellement, elle est un bien ou si elle est un mal, pourquoi elle existe, à quoi elle sert. Quant à moi, je l'avoue, sans elle, je ne me rends compte de la possibilité d'aucune existence. Elle est la force de cohésion qui soude l'un à l'autre les atomes de la matière. Elle est le souffle, l'âme, la conservatrice, non pas seulement de tout ce qui vit, mais encore de tout ce qui végète. Sans elle, ces myriades de trompes capillaires, par où l'arbre aspire la sève, deviennent inertes, et l'arbre périt; sans elle, la fleur oublie de tourner son calice au vent chargé de pollen et se dessèche dans la stérilité. Son action sur nous est encore plus saisissante. Langues, arts, sciences, industries, elle est l'origine, la source de toutes les merveilles que l'homme doit aux hommes. Elle est l'aiguillon infatigable qui nous inquiète dans l'inaction et nous jette dans le chemin de la perfectibilité. Elle nous féconde, elle est la mère des grandes pensées et des grandes actions. Beaucoup de ceux qui sont grands parmi les hommes sont fils de la douleur, à ce point qu'on pourrait dire: Celui-là sera le plus grand parmi vous qui aura le plus souffert. Aussi, les gens de bonne volonté, qui, pleins d'enthousiasme, se sont levés avec l'ambition de soustraire l'homme à la douleur, outre qu'ils ont échoué devant l'impossible, me semblent-ils, si grand qu'ait été leur génie, avoir prouvé plus de sentiment que de pénétration.

—C'est trop fort! s'écria Clément avec une sorte de fureur. Comment! tu t'estimes heureux de souffrir! Comment! un désir légitime que tu ne peux contenter te réjouit! Comment! les préventions ineptes sous lesquelles tu succombes te remplissent de joie!

—Le cheval qu'on éperonne, répliqua Destroy, ou qu'on cingle avec un fouet, n'est pas heureux; mais il va plus vite. Combien de fois ne me suis-je pas écrié: «O mes amis! à force de me dédaigner, de ne me compter pour rien, de me juger à tort et à travers, vous me contraindrez à faire des chefs-d'oeuvre.»

—N'allons pas plus loin, fit Clément hors de lui; le sang bout dans mes veines, je ne sais à quoi l'exaspération pourrait me porter. Si tu n'étais pas mon ami, je t'aurais déjà broyé dans mes mains. Comment veux-tu qu'en présence d'aussi révoltantes opinions, je ne crie pas de toutes mes forces: «Je suis athée!»

—Tu crois l'être.